fbpx

Sulawesi : immersion en famille dans le pays Toraja

Réc­it de notre immer­sion en famille dans le Pays Tora­ja, sur l’île de Sulawe­si, en Indonésie.

Le Pays Tora­ja est un endroit « spé­cial », m’avait-on prév­enue. Et effec­tive­ment, c’est inde­scriptible. Un endroit à part en Indonésie. Dans les mon­tagnes, d’é­tranges maisons à l’al­lure futur­istes se dressent au milieu des riz­ières. Les rites et cou­tumes ances­trales ryth­ment la vie des habi­tants, avec en point d’orgue les céré­monies funéraires, impres­sion­nantes.

Ma fille venait d’avoir 5 ans lorsque nous sommes par­ties un mois à Sulawe­si. La pre­mière moitié de notre voy­age fut une immer­sion chez l’habi­tant en Pays Tora­ja : dépayse­ment total !

Arrivée au Pays Toraja :
Batutumonga, chez Dinny

Nous avons ren­dez-vous avec Din­ny et son mari, Dani, devant la porte d’embarquement, dans l’aéro­port de Makas­sar. Ils parta­gent leur vie entre la frénésie de Jakar­ta et le calme des mon­tagnes de Sulawe­si. Issu de l’aris­to­cratie locale, le busi­ness­man de Java a gran­di au milieu des riz­ières. Quant à Din­ny, elle est issue de la dias­po­ra chi­noise, mais le pays Tora­ja est devenu son chez-elle.

Anci­enne ban­quière, elle s’oc­cupe main­tenant d’une entre­prise de créa­tion tex­tile qui aide les femmes à obtenir une autonomie finan­cière. Et elle s’emploie aus­si à soutenir le comité de tourisme local : c’est elle, notre con­tact sur place.

Nous allons donc pass­er deux nuits à Batu­tu­mon­ga afin de pren­dre nos pre­mières mar­ques, avant de rejoin­dre des familles plus mod­estes* pour décou­vrir la vie tra­di­tion­nelle.

*Les familles chez qui nous avons été hébergées restent des gens aisés.

Un chauf­feur nous attend à Palopo, ville côtière au cen­tre de Sulawe­si. De là, il reste un peu de route. C’est mon troisième voy­age en Indonésie, et je com­mence à savoir une chose : on ne peut pas estimer le temps de tra­jet en regar­dant une carte. C’est d’ailleurs vrai pour de nom­breux autres pays.

Pen­dant que Petite Oreille s’en­dort, nous prenons la direc­tion de Rantepao, l’une des deux gross­es villes du pays Tora­ja : 40 000 habi­tants. C’est la porte d’en­trée de la région, là où con­ver­gent les routes de mon­tagne, et c’est aus­si l’en­droit où l’on se rav­i­taille. Din­ny s’ar­rête faire le plein de fruits et légumes sur le marché. L’oc­ca­sion pour Petite Oreille, fraîche­ment réveil­lée, et moi, de nous rep­longer douce­ment dans la pra­tique du bahasa indone­sia... Sela­mat sore ! Apa kabar ? Putri saya, lima tahun ! Ponctuer le texte de sourires, et accom­pa­g­n­er la men­tion lima tahun de cinq doigts, une main com­plète pour les 5 ans de ma fille.

Les pro­vi­sions faites, nous reprenons la voiture pour les derniers kilo­mètres sur une petite route sin­ueuse de mon­tagne : direc­tion Batu­tu­mon­ga. Din­ny et son mari ont fait con­stru­ire une belle mai­son mod­erne sur les hau­teurs du vil­lage. Qua­tre chiens les atten­dent de pat­te ferme, dont Melo, le gold­en retriev­er, tenu en laisse par l’aide de mai­son, qui vit ici avec sa famille.

Il y a des chiens partout, au Pays Tora­ja. Ils vaque­nt en lib­erté, courent après les scoot­ers. Dani porte un t‑shirt d’une asso­ci­a­tion de pro­tec­tion ani­male. Le cou­ple milite pour que cesse la con­som­ma­tion de viande de chien. Melo nous saute lit­térale­ment dessus. C’est le chou­chou, le seul chien acheté à un éleveur. Mais Petite Oreille lui préfère Oisin, le chien tout noir qui lui lèche les mains et la suit partout. Melo sig­ni­fie « beau », et « Oisin » désigne le cramé d’une poêle oubliée sur le feu...

Pho­tos pris­es par Petite Oreille, avec des appareils jeta­bles :
Nir­ma, la fille de la cuisinière, deux des chiens et la vue depuis le jardin.

Lempo, village voisin de Batutumonga, au milieu des rizières

Lem­po, vil­lage voisin de Batu­tu­mon­ga, au milieu des riz­ières

Nous pas­sons la journée du lende­main à explor­er les envi­rons. Se promen­er, échang­er quelques mots avec les habi­tants, et savour­er la vue. Batu­tu­mon­ga se trou­ve au pied du mont Sesean.
Depuis quelques années, le Mont Sesean est pris d’as­saut par les jeunes indonésiens qui vien­nent, tous les week-ends, y camper et réalis­er quelques self­ies. Petite Oreille décrète qu’elle veut y aller, elle aus­si. Je lui dis que ça doit être assez haut. Elle me rétorque que ça ne lui fait pas peur. Et effec­tive­ment, elle mon­tera jusqu’en haut, un peu plus tard pen­dant le voy­age...

Village toraja de Lempo au milieu des rizières
Montagnes sud Sulawesi

Le mont Sesan, au coeur du Pays Toraja

Sur la pre­mière page de mon car­net de notes de Sulawe­si, j’ai écrit : le bruit des feuilles de palmi­er dans le vent.
Il est des sou­venirs de voy­age qu’on ne peut pas partager en pho­to, qui ne sont pas pal­pa­bles. Et qu’on oublie si l’on ne prend pas soin de les not­er. Les sons en font par­tie. Ces ambiances qui font qu’on se sent ailleurs, instan­ta­né­ment.

Assise sur la ter­rasse, je regar­dais Petite Oreille jouer dans le jardin avec Nir­ma. Elles riaient, sous le regard pro­tecteur d’Oisin. Il y avait cette légère brise. Les bam­bous qui s’en­tre­choquent, et ce bruisse­ment des feuilles de palmi­er. Un son car­ac­téris­tique. Un de ceux qui évo­quent l’Asie. Un son maintes fois enten­du pen­dant mes voy­ages, mais qui ne me frappe qu’à cet instant pré­cis. Je le recon­nais immé­di­ate­ment, je n’ai pas besoin d’aller der­rière la mai­son véri­fi­er la présence de palmiers. Un son reposant. Je me sens un peu chez moi, ici.

Les tongkonans au milieu des montagnes

Les tongko­nans de nos hôtes à Lan­dorun­dun, au milieu des mon­tagnes

Landorundun,
immersion dans la vie traditionnelle Toraja :
en famille dans un tongkonan

Din­ny a prévu que nous pas­sions la pre­mière moitié de notre séjour dans un petit vil­lage voisin : Lan­dorun­dun. Là-bas, nous expéri­menterons la vie en tongko­nan. Puis nous serons hébergées dans une sec­onde famille, avec une mai­son un peu dif­férente.

Je referme la valise. Petite Oreille grimpe dans la voiture. Direc­tion notre nou­v­el héberge­ment !

C’est quoi un tongko­nan ?

Le tongko­nan, c’est la con­struc­tion tra­di­tion­nelle (et ances­trale) tora­ja. C’est une con­struc­tion en bois, sur pilo­tis. On la recon­nait à son toit si dis­tinc­tif, courbe et élancé. Autre­fois, les toits étaient faits en bam­bou. Des mil­liers de morceaux de bam­bous imbriqués les uns dans les autres. Mais le coût de la con­struc­tion en bam­bou est tel qu’au­jour­d’hui, la taule est dev­enue la norme, même si elle ne tient pas aus­si longtemps.

Selon les légen­des locales, les Tora­jas, « peu­ple des hautes ter­res », sont orig­i­naires de la mer de Chine. Ils seraient arrivés par la mer sur l’île de Célèbes, et leurs maisons étaient prévues pour stock­er leurs embar­ca­tions : d’où ce toit, qui rap­pelle effec­tive­ment les proues des navires.
N’allez pas leur deman­der si c’est en référence à la forme des buf­fles, comme chez les Minangk­abau. Ils n’en démor­dront pas ett vous expli­queront qu’i­ci, on par­le de « bateau » pour désign­er un vil­lage.
En effet, dans la langue indonési­enne, on ne dit jamais le nom d’un lieu tout seul : on ajoute avant un mot pré­cisant « ville ». Ce qui donne des phras­es comme : je vais à ville La Rochelle. De la même manière, ils ne diront pas Bali ou Lom­bok mais pulau Bali et pulau Lom­bok, pour les désign­er comme îles. Et au Pays Tora­ja, même à 1500m d’alti­tude, ils ne ren­trent pas au vil­lage, mais au bateau.

Les tongko­nans sont l’a­panage des familles des hautes castes, et sont, sans sur­prise, un signe extérieur de richesse. Le tongko­nan prin­ci­pal est celui qui sert d’habi­ta­tion. Il est générale­ment assez grand, en bois sculp­té et peint aux motifs sym­bol­iques tra­di­tion­nels. À l’in­térieur, on trou­ve trois pièces : deux cham­bres qui don­nent sur la pièce com­mune. Aujour­d’hui, il est fréquent d’a­grandir les tongko­nans par une exten­sion sur le côté, ou en créant une pièce sup­plé­men­taire sous les pilo­tis (autre­fois, c’est là que le bétail pas­sait la nuit !).
Le tongko­nan d’habi­ta­tion est tou­jours dirigé vers le nord : vers les mers orig­inelles et le Créa­teur. Face à lui, on trou­ve d’autres tongko­nans, plus petits, qui eux sont dirigés vers le sud, au soleil toute la journée : ce sont les gre­niers à riz.

Les gre­niers à riz mon­trent la richesse d’un clan, bien sûr. L’autre signe extérieur de richesse est le nom­bre de cornes de buf­fle accrochées devant la mai­son. Mais ça, nous y revien­drons plus bas !

Tongkonan au Pays Toraja

Les tongko­nans : chez Sar­jani et Sule­man

          • Notes de voy­age – dimanche 22 sep­tem­bre 2019,

Sar­jani et Sule­man nous atten­dent devant chez eux. Ils ont un petit café-restau­rant tout sim­ple à Lan­dorun­dun. Le cou­ple de quin­quagé­naires ne par­le pas anglais mais sait exprimer sa joie de nous recevoir. Il y a le tongko­nan prin­ci­pal, mai­son d’habi­ta­tion, un sec­ond tongko­nan, plus ancien, un autre encore, à l’a­ban­don, et sept ou huit petits tongko­nans « gre­niers » en face.

Sar­jani sort le café, sert plusieurs tass­es. Comme d’habi­tude, je noie le breuvage dans le sucre pour réus­sir à le faire pass­er sans gri­mac­er. Saya tidak suka kofi, je sais dire que je n’aime pas ça (même si c’est cer­taine­ment pas très cor­rect, gram­mat­i­cale­ment), mais j’ai tou­jours peur de vex­er. Heureuse­ment que le café n’est pas fort, ici !

Sitôt les cafés bus, Sar­jani veut nous présen­ter à sa maman. Elle est décédée la semaine passée. Nous nous diri­geons vers le tongko­nan. Avant de ren­tr­er à l’in­térieur, elle nous explique que, du coup, nous dormirons dans le sec­ond tongko­nan, car elle sait que ça peut être bizarre pour nous.
On retire les chaus­sures et on grimpe dans la mai­son. La maman se trou­ve dans la sec­onde cham­bre, celle du fond. La dépouille est enroulée dans du tis­su, des mètres et des mètres de tis­su. Elle est instal­lée sur le lit. Sar­jani dépose une assi­ette de bis­cuits, pose sa main sur le rouleau, sourit, et com­mence à expli­quer à sa mère que Petite Oreille et moi allons pass­er quelques jours ici. Puis elle me fait signe : c’est à moi de dire un mot. Je lui dis que je suis hon­orée d’être ici, que j’ai hâte de décou­vrir le vil­lage et d’en appren­dre plus sur la cul­ture Tora­ja.

Pho­to prise au jetable par Petite Oreille 

chez l'habitant à sulawesi

Sarjani devant un grenier à riz

Petite Oreille joue avec un autre enfant pendant notre séjour chez l'habitant

Hébergement chez l'habitant au Pays Toraja : les enfants jouent ensemble !

Mariage chez les Torajas

En fin d’après-midi, Sar­jani nous emmène chez une autre famille du vil­lage. Dans la cour, c’est l’effervescence : tout le monde s’ac­tive à la pré­pa­ra­tion du mariage. Les déco­ra­tions sont instal­lées. Ils ont con­stru­it des estrades sous les tongko­nans, mis du tis­su col­oré partout.
Au cen­tre, les hommes pré­par­ent la viande. Ils mélan­gent herbes et morceaux de porc, puis les enfour­nent à l’in­térieur de tronçons de bam­bous. C’est le pa’piong, le bar­be­cue tra­di­tion­nel. Les morceaux de bam­bous, ain­si rem­plis, seront dis­posés à côté du feu pen­dant plus d’une heure.

Préparation d'un mariage en Tana Toraja

Plus loin, à côté de la cui­sine, les femmes s’oc­cu­pent du riz. Le riz est un indis­pens­able dans la cui­sine tora­ja, comme partout en Indonésie. Ici, la seule rai­son pour ne pas manger de riz à un repas, c’est de manger des nouilles.

Le geste est pré­cis, tech­nique : envelop­per des petits tas de riz dans des feuilles de bananier, des dizaines de petites papil­lotes. Le riz glu­ant ain­si com­pressé don­nera des petits cylin­dres (les lon­tongs), faciles à manger pour les invités. Et très bons, n’ayons pas peur de l’avouer.

Un pick-up arrive dans la cour : c’est la sono. De gigan­tesques enceintes sont déposées sur le sol par deux jeunes hommes surex­cités. Est-ce la fête ou la per­spec­tive de l’in­stal­la­tion musi­cale qui les met en joie, je l’ig­nore !

Et partout, les enfants courent, jouent. Petite Oreille s’est fait une copine, Putri. Elle a le regard espiè­gle et les dents cou­vertes de caries, comme la plu­part des enfants en bas âge ici. Une sucette dans la bouche, elle entraîne Petite Oreille explor­er les recoins de la pro­priété.

préparation d'un mariage toraja

À la nuit tombée, Sar­jani nous fait signe de ren­tr­er à la mai­son avec elle. Nous la suiv­ons. Demain, il fau­dra se lever tôt !

Notes de voy­age – dimanche 22 sep­tem­bre
Un groupe de jeunes garçons était en train d’in­staller l’électricité dans le vieux tongko­nan lorsque nous sommes arrivées. Il fait nuit noire, et ils tirent les fils, instal­lent les pris­es et les ampoules.... éclairés par leurs télé­phones porta­bles. Le tout sous la super­vi­sion de Sar­jani.
Le vieux tongko­nan ne ser­vait plus vrai­ment, et encore moins pour recevoir des invités. Sar­jani met les petits plats dans les grands pour nous accueil­lir !

Notes de voy­age – lun­di 23 sep­tem­bre 2019
Nous retrou­vons Sar­jani et son mari pour le petit déje­uner. Ils ont mis de côté un cos­tume tra­di­tion­nel pour Petite Oreille et sem­blent impa­tients de le lui met­tre ! La jupe et la tunique se por­tent avec des ensem­bles en per­les : à la cein­ture, autour du cou, en ban­deau. S’a­joutent à ça des bracelets et un col­lier, de quoi ravir Petite Oreille ! (qui pose alors pour à peu près 157 pho­tos avec Sule­man et Sar­jani !)

À 8h, nous prenons tous ensem­ble la direc­tion de la mai­son des mar­iés. Les pré­parat­ifs se sont pour­suiv­is tard dans la nuit, et tout est prêt à présent.
Des enfants jouent dans la cour. Presque tous por­tent le cos­tume tra­di­tion­nel, mais il y a d’un côté les oranges, et de l’autre les jaunes. Et ils ne se mélan­gent pas. Putri est en orange, c’est la couleur des enfants du vil­lage. Les enfants vont et vien­nent à leur guise, comme tou­jours.

enfants en costume traditionnel pendant un mariage toraja

Jour de mariage au Pays Torajales enfants pendant un mariage en Tana Toraja

10h, tout le monde est fin prêt. Beau­coup d’in­vités sont déjà là, la mar­iée peut sor­tir. Les enfants for­ment une haie d’hon­neur qui accom­pa­gne le cou­ple d’amoureux. Il est en cos­tume noir, elle en robe blanche. Ils grimpent dans une voiture qui attend devant, suiv­is de près par leurs par­ents respec­tifs, et les 4 pho­tographes qui les accom­pa­g­nent partout.
Un pick-up, décoré aux couleurs du mariage, s’ar­rête devant l’en­trée. Les enfants s’en­tassent à l’ar­rière. J’ai un temps d’hési­ta­tion. Petite Oreille suit ses copines, alors je m’ac­croche à l’ar­rière du véhicule déjà plein, juchée sur le marchep­ied. Je ne sais pas où on va, je ne sais pas ce qu’il se passe. Et c’est pas franche­ment con­fort­able. 

cérémonie de mariage tradtionnel

Notes de voy­age
10h15, devant l’église. Il y a peu de monde. Les enfants, de nou­veau, ont for­mé haie d’hon­neur afin d’ac­com­pa­g­n­er les mar­iés à l’in­térieur. L’église est loin d’être rem­plie, il y a unique­ment les par­ents et quelques proches, même si tout le monde est le bien­venu. La messe est dite par une jeune femme aux cheveux courts et son assis­tant, qui pro­jet­tent un pow­er­point des paroles de chan­sons sur le mur.
Les enfants ne sont pas restés longtemps à l’in­térieur, ils préfèrent jouer dehors. Mais tou­jours les oranges d’un côté, et les jaunes de l’autre. Les jaunes sont moins à l’aise, moins nom­breux.

Les mar­iés et leurs par­ents s’échap­pent dans une petite pièce, à l’ar­rière de l’église : c’est en cos­tume tra­di­tion­nel qu’ils rejoignent la fête, tou­jours avec leur haie d’hon­neur d’en­fants.

enfants pendant un mariage toraja, sulawesi Petite Oreille et ses copines, pendant un mariage toraja, sulawesi petit garçon pendant un mariage toraja, sulawesi

Notes de voy­age – 14h
On est à la mai­son, aucune goutte d’al­cool, aucune chan­son pail­larde.

Les mariages en Pays Tora­ja sont déroutants. Après l’église, les mar­iés se sont instal­lés à la tri­bune, pour plus de deux heures d’at­tente. Les invités, venus en nom­bre de tous les vil­lages voisins, ont fini de manger, tran­quille­ment, tan­dis que les mar­iés et leurs par­ents écoutaient des dis­cours. Il s’est ensuite for­mé une grande queue devant eux : chaque per­son­ne présente au mariage monte sur la tri­bune, salue les mar­iés et leurs par­ents, puis s’en va. Oui, ils s’en vont directe­ment après !
En gros, les invités sont venus, ont mangé, ont dit « coucou et bonne chance ! » aux mar­iés, et sont repar­tis. Déroutant. Les pré­parat­ifs sem­blent dis­pro­por­tion­nés par rap­port à la courte fête !

Mais il y a une expli­ca­tion : la céré­monie la plus impor­tante au Pays Tora­ja, c’est la céré­monie funéraire.

Lebok, Lince, et tous les autres

Il n’a pas fal­lu longtemps à Petite Oreille pour se faire des copains : il y a des enfants partout, de tous les âges. Ils vont à l’é­cole le matin, et passent ensuite le reste de la journée à jouer dans les riz­ières. Les plus grands gar­dent un œil sur les plus petits, mais les enfants sont très libres, ici.

Petite Oreille a par­ti­c­ulière­ment sym­pa­thisé avec Lebok et Lince, deux jeunes filles d’une dizaine d’an­nées qui trou­vaient très amu­sant d’aller marcher, la prom­e­nade n’é­tant pas très pra­tiquée ici, et qui étaient ravies de nous mon­tr­er plein de choses : les écoles, les riz­ières. Elles s’a­musent à nous appren­dre de nou­veaux mots d’in­donésien. Comme ker­bau, par exem­ple, un mot indis­pens­able ici : le buf­fle est un ani­mal sacré chez les Tora­jas.

Il y a aus­si Natan et Pada­da. Les deux frères sont insé­para­bles, tou­jours en train de cra­pahuter quelque part dans un arbre ou sur un rocher. Car les riz­ières de la région sont parsemées de rochers, résul­tat d’une érup­tion vol­canique (très) anci­enne. Le mari de Din­ny m’avait racon­té, dans un grand éclat de rire, avoir réus­si à per­suad­er des touristes qu’il s’agis­sait en fait d’ex­cré­ments de dinosaures fos­sil­isés !
Ces rochers ont de quoi fascin­er : au-delà de leurs dis­po­si­tions étranges et de leurs formes, ils sont aus­si très présents dans la cul­ture tora­ja : les rochers abri­tent, en effet, les dépouilles des hautes castes. Mais nous y revien­drons plus tard, par­lons encore un peu des enfants avant d’évo­quer les morts !

Pho­to ci-dessous, en noir et blanc, prise au jetable par Petite Oreille.
L’ap­pareil amu­sait beau­coup les enfants, qui ne sem­blaient pas trop savoir si c’é­tait ou non un jou­et, puisqu’on ne voy­ait pas les pho­tos !

Dès qu’ils sont en âge, les enfants aident leurs par­ents. Ain­si, Yosep, 10 ans, adorable jeune garçon qui offrait des fleurs à Petite Oreille et lui tenait tout le temps la main pour tra­vers­er les riz­ières, avait en charge les ani­maux de la famille. Il allait nour­rir les cochons, déplaçait le buf­fle d’une riz­ière à l’autre.

Les enfants ont ain­si des journées très chargées, avec des réveils matin­aux pour l’é­cole, mais ils appren­nent naturelle­ment à veiller les uns sur les autres. Le proverbe africain qui dit qu’il faut tout un vil­lage pour élever un enfant serait égale­ment vrai ici. Au point qu’il m’a sou­vent été dif­fi­cile de savoir qui était le frère, le cousin, le voisin tant tout le monde sem­ble soudé.

ma fille et ses copines jouent dans les rizières
hebergement en tongkonan

En immersion chez l’habitant :
aller à l’école avec les enfants

Il y a deux écoles dans le vil­lage, et Sar­jani dirige l’une des deux. C’est donc tout naturelle­ment qu’elle a voulu envoy­er Petite Oreille à l’é­cole, et nous n’é­tions pas con­tre, bien au con­traire !

Notes de voy­age – Jeu­di 26 sep­tem­bre 2019
Lebok nous a prêté un vieil uni­forme à elle, un peu abîmé. Jupe rouge, chemise blanche. J’ai recousu l’é­cus­son de l’é­cole, le dra­peau indonésien et la poche, ain­si que les pas­sants de la cein­ture. Il n’est pas tout à fait « comme neuf », mais ça ira !
Petite Oreille est con­tente d’aller à l’é­cole. Nous par­tons de la mai­son avec les enfants de la famille.

Petite Oreille est toute fière. Beau­coup d’en­fants se massent autour d’elle, curieux de voir cette petite touriste dans leur école. Lebok leur explique, tout sourire, que nous sommes hébergées dans sa famille. Elle aus­si sem­ble fière.

Petite Oreille ira avec les élèves de 1ère année, c’est l’âge où on com­mence l’é­cole. Tous les élèves, sauf sa classe, s’alig­nent face au dra­peau pour une prière avant d’aller dans leurs salles de classe respec­tives. C’est à ce moment qu’ar­rive l’in­sti­tutrice de mater­nelle, tran­quille­ment. 

La classe com­mence par une prière. Tous les enfants, debout. Ils révisent ensuite l’al­pha­bet face à un poster, et enchaî­nent par des lignes d’écri­t­ure sur les let­tres V, W, X, Y, Z. Cha­cun doit mon­tr­er son cahi­er à la maîtresse qui met alors une note sur 100. Petite Oreille écope d’un 90, pour avoir bâclé la fin de chaque ligne (ce que je ne vais pas lui reprocher...).

chemin vers l'école

Dans la cour de récréation de l'école - indonésie

Dans une classe d'école, au Pays Toraja

Notes de voy­age – Jeu­di 26 sep­tem­bre 2019
Tous les écol­iers por­tent l’u­ni­forme. Celui-ci est amené à chang­er au fil de la semaine, selon les activ­ités pra­tiquées par les enfants. Les élèves de la classe de mater­nelle ont un uni­forme qui tranche par rap­port aux autres écol­iers : jaune et vert. On les repère tout de suite ! Seuls deux élèves n’ont pas le même uni­forme dans la classe. Un garçon, qui porte sans doute des vête­ments d’un autre enfant de la fratrie, et Petite Oreille, qui fait avec ce qu’on nous a prêté. 

Comme le peu­ple tora­ja est majori­taire­ment chré­tien, aucun élève, et aucune insti­tutrice, n’a à se cou­vrir la tête. (Dans d’autres régions d’In­donésie, à majorité musul­mane, les uni­formes com­por­tent des voiles et des cas­quettes.)

La récréa­tion arrive très vite, dès que tous les petits élèves ont fini leurs lignes. Les enfants se pré­cip­i­tent vers l’ex­térieur. Cer­tains courent der­rière une poule, d’autres jouent sur un vieux tobog­gan rouil­lé. L’é­cole n’est pas fer­mée, alors nom­breux sont les élèves, toutes class­es con­fon­dues, à descen­dre acheter des frian­dis­es et des chips à la bou­tique d’en bas. Cela sem­ble tout à fait nor­mal, et il y a fort à pari­er que le chiffre d’af­faires du com­merce repose qua­si-inté­grale­ment sur les achats des écol­iers.

Pen­dant ce temps, la maîtresse sur­veille vague­ment les élèves. Elle sem­ble s’en­nuy­er et scrute son smart­phone. 

Je regrette de ne pas avoir regardé l’heure, la récréa­tion me paraît incroy­able­ment longue. 

institutrice et écolier, dans l'école du village
école à Tana Toraja, Sulawesi

Putri, la bouche pleine de sucreries pen­dant la récréa­tion !

retour de l'école, Sulawesi, Indonésie


Retour en classe. Prière. Tout le monde s’as­soit, range ses affaires... et se lève à tour de rôle pour saluer la maîtresse, c’est fini ! 

Ça ressem­ble plus à de la garderie qu’à de l’é­cole... Mais les class­es des niveaux plus élevés sem­blent bien plus studieuses ! Après tout, les cama­rades de Petite Oreille n’ont que 5 ans, et ne vont à l’é­cole que depuis quelques semaines.

Nous reprenons le chemin de la mai­son avec Lebok, Putri et la petite voi­sine (qui est restée muette quand j’ai essayé de lui deman­der son nom).

Nous mar­chons sur une petite route goudron­née au milieu des riz­ières. Les enfants vont tous à l’é­cole à pied, sans les par­ents. Mais ils sont en réal­ité rarement seuls : tous ont un frère, une sœur, un voisin qui suit le même chemin qu’eux. Et sur la route, c’est un cortège d’é­col­iers qui défi­lent à heures fix­es.

Retour de l'école
Les paysages de Tana Toraja, Sulawesi

Les cérémonies funéraires au Pays Toraja

Le Pays Tora­ja est con­nu pour sa cul­ture ances­trale tou­jours présente et vivante, même lorsqu’il s’ag­it de funérailles. Surtout lorsqu’il s’ag­it de funérailles. Le pas­sage vers le monde des morts est cap­i­tal chez les Tora­jas !
Le chris­tian­isme a été imposé lorsque l’In­donésie est dev­enue une colonie néer­landaise. Il s’est alors mêlé avec la reli­gion anci­enne, aluk todolo : la voie des anciens. Aujour­d’hui, le Pays Tora­ja reste majo­ri­atire­ment chré­tien mais tout le monde con­tin­ue de suiv­re les cou­tumes et céré­monies de l’aluk todolo.
On pour­rait être ten­té de qual­i­fi­er cela d’a­n­imisme, mais ce serait réduc­teur : il s’ag­it bel et bien d’une reli­gion à part, avec toute la com­plex­ité que cela sup­pose.

Les céré­monies funéraires sont donc au cœur de la cul­ture Tora­ja. Ces rites durent plusieurs jours, avec des cen­taines d’in­vités. Cer­taines familles s’en­det­tent sur plusieurs années pour garan­tir de belles funérailles à leurs défunts : la garantie d’une place au par­adis.
Chez les tora­jas, le pas­sage vers le monde des morts se fait dans le sang. Ce sont les ani­maux sac­ri­fiés qui accom­pa­g­nent l’âme du défunt vers l’au-delà.

De l’importance des buffles pour les Torajas

Pour savoir si quelqu’un est riche, ici, il faut regarder com­bi­en de buf­fles il pos­sède. Le buf­fle sert à entretenir les riz­ières, bien sûr, mais c’est aus­si l’an­i­mal qui va le mieux porter l’âme du défunt. Un buf­fle vaut donc beau­coup d’ar­gent (par­fois plusieurs dizaines de mil­liers d’eu­ros), et on en prend soin. Enfin, soin jusqu’au moment où il sera égorgé, bien sûr.

Les représen­ta­tions de buf­fles sont courantes dans la déco­ra­tion tora­ja, mais le plus impres­sion­nant reste les col­lec­tions de cornes affichées sur les piliers des tongko­nans. Elles sont les sou­venirs des ani­maux sac­ri­fiés par le clan. C’est aus­si la preuve de la puis­sance, et de la richesse, de celui-ci.

Invitées à des funérailles torajas

Notes de voy­age – mer­cre­di 25 sep­tem­bre 2019
Sar­jani me passe un sarong noir, assor­ti à une écharpe, noire elle aus­si, ain­si qu’un col­lier. Quant à Petite Oreille, elle remet le cos­tume tra­di­tion­nel déjà porté pour le mariage, orange vif.
Accom­pa­g­nées de Sule­man, nous rejoignons un vil­lage voisin, en voiture. La foule arrive. Des hommes se fraient un chemin, trans­portant des cochons attachés à des bam­bous par les pattes. Partout, des vendeurs ambu­lants pro­posent cig­a­rettes et snacks. C’est la céré­monie funéraire de la tante de Sar­jani, quelqu’un d’im­por­tant.
La déco­ra­tion de la mai­son est impres­sion­nante, encore plus soignée que celle du mariage. Des ter­rass­es amé­nagées sous les gre­niers à riz, des bâti­ments mon­tés spé­ciale­ment pour la céré­monie, des tis­sus décorés aux sym­bol­es tra­di­tion­nels...

Au cen­tre, des hommes chantent, en cer­cle, autour de morceaux de viande déjà découpés. Ils se tien­nent par l’au­ric­u­laire, se bal­an­cent au rythme, lent, du chant. Tous en noir, tous avec un cou­vre-chef. C’est un chant lanci­nant, obsé­dant, entre médi­ta­tion et transe. À côté, un piquet cerné de sang est orné des cornes de buf­fles. Le sac­ri­fice a déjà eu lieu. 

cérémonie enterrement toraja

Notes de voy­age – mer­cre­di 25 sep­tem­bre 2019
Le corps, embaumé, est placé sur une espèce de catafalque, en hau­teur, à la vue de tous. En dessous, un jeune homme habil­lé de blanc a les yeux fer­més. Lorsque les chants cessent, il prend le micro, le place con­tre son men­ton, et d’un air con­cen­tré se lance dans des tirades que je ne com­prends pas. Le phrasé est rapi­de, haché, sans into­na­tion, mais plein de con­vic­tion. J’y devine une forme de prière, une façon d’ac­com­pa­g­n­er les âmes.

Le catafalque est décoré avec les orne­ments tra­di­tion­nels, ain­si que des pan­neaux en poly­styrène recou­vert de papi­er crépon. Sela­mat Jalan Nenek. Bon voy­age grand-mère.
En Indonésie, le mot nenek (pronon­cez néné) est util­isé pour s’adress­er à toute dame âgée, qu’elle soit de la famille ou non. C’est une mar­que de respect. Quant au « bon voy­age », c’est bien de cela qu’il s’ag­it ici. Après avoir été malade pen­dant plus d’un an, enroulée dans son épais linceul, c’est aujour­d’hui que Nenek s’en va. C’est aujour­d’hui que l’on pleure.

Ce délai entre le moment où le cœur cesse de bat­tre et la céré­monie funéraire per­met à la famille de com­mencer le deuil, de s’habituer à l’ab­sence. On con­tin­ue de par­ler à la per­son­ne, on lui apporte à manger, on vient lui tenir com­pag­nie. Le départ est plus doux. Selon les familles, cela peut dur­er plusieurs années comme cela, mais c’est générale­ment autour d’un an. C’est aus­si le temps qu’il faut pour réu­nir l’ar­gent. Car ces céré­monies coû­tent des for­tunes.

funérailles toraja
funérailles toraja

Notes de voy­age – mer­cre­di 25 sep­tem­bre 2019
La famille sort de la mai­son, guidée par des enfants, dont Petite Oreille, et deux femmes en cos­tume orange tra­di­tion­nel. Les hommes mon­tent par un côté de l’escalier, les femmes par l’autre. Ils font le tour de la ronde d’hommes, passe devant la dépouille de la défunte, puis revi­en­nent s’asseoir quelques min­utes plus tard. Cer­taines femmes pleurent. Tout le monde prend un air très grave, qui tranche avec l’at­ti­tude du reste des invités.
Des femmes en robe vio­lette font des aller-retours avec du café pour la famille. Beau­coup de café. 
Ce céré­mo­ni­al se répète plusieurs fois. La famille sort, fait le tour des hommes qui chantent autour de ani­maux sac­ri­fiés, passe près de la grand-mère, puis retourne s’asseoir. Et les femmes en vio­let appor­tent du café. 
Plusieurs fois, la famille est accom­pa­g­née par un groupe de musi­ciens en cos­tume qui jouent du game­lan. (C’est l’in­stru­ment tra­di­tion­nel d’In­donésie par excel­lence).

hommes assistant à une cérémonie funéraire au pays torajafunérailles sous les tongkonan

cérémonie funéraire au pays toraja
musiciens pendant une cérémonie funéraire toraja

Notes de voy­age – mer­cre­di 25 sep­tem­bre 2019
Un homme hurle dans un micro, en pointant les cochons avec un bâton. Les ani­maux sont déposés par terre, attachés par les pattes. Ils ont été offerts par cer­tains des invités. L’homme au micro cite Sule­man, qui fait un signe de la tête. Je lui demande si c’est son cochon. Il acqui­esce. Cer­tains des cochons sont accrochés à des planch­es. Un jeune garçon s’ap­proche. Je sais que ce qu’il va se pass­er ne va pas me plaire.

Je cherche ma fille des yeux. Elle est tou­jours avec la jeune femme en orange, celle qui escorte les invités. Ce n’est cer­taine­ment pas sa pre­mière céré­monie, elle aus­si sait ce qu’il va se pass­er. Elle entraîne Petite Oreille vers les cuisines. C’est mieux ain­si.
Le jeune bour­reau plante une longue lame der­rière la pat­te avant du cochon. Il vise le cœur. Le cri du cochon me glace le sang. Plusieurs autres cochons y passent ain­si. Tous hurlent. Je détourne le regard, et c’est à cet instant que je remar­que qu’il y a très peu d’en­fants présents. Beau­coup moins qu’au mariage. La céré­monie est bien plus longue, et bien moins drôle...

Plus tard, Sule­man m’ex­pli­quera que le garçon s’y pre­nait vrai­ment mal, que les cochons n’au­raient pas dû souf­frir ain­si.

buffles pendant une cérémonie funéraire toraja

Notes de voy­age – mer­cre­di 25 sep­tem­bre 2019
Ce qui sem­ble être un homme d’église hurle dans le micro. Pen­dant longtemps. Tout le monde est très sérieux, l’air grave. Le ser­mon sem­ble accusa­teur.

L’homme qui pointait les cochons revient. Tan­dis que la famille con­tin­ue ses allers-retours sous les game­lans, il hurle à nou­veau, mais ce coup-ci, au milieu des morceaux de viande. Il doit s’a­gir des buf­fles sac­ri­fiés avant notre arrivée. Il attrape chaque morceau, crie, puis le donne à quelqu’un.

On m’ex­pli­quera plus tard que ces céré­monies sont l’oc­ca­sion pour les gens les plus rich­es, de redis­tribuer une par­tie de ce qu’ils ont. « Il faut savoir redonner », m’a-t-on dit. Car, si les sac­ri­fices d’an­i­maux peu­vent paraître étranges vu de chez nous, il faut savoir que chaque ani­mal sera inté­grale­ment découpé et dis­tribué pour être mangé. Chaque famille présente repar­ti­ra avec son morceau de viande.

Lorsque nous sommes par­tis, la céré­monie con­tin­u­ait encore. Et elle devait se pour­suiv­re le lende­main, car après les sac­ri­fices, il reste encore à emmen­er le corps dans le tombeau.

Com­ment peut-on garder un mort chez soi plusieurs années ?

À cet instant, vous vous dites qu’un cadavre, ça a une odeur. Et que, même enroulé dans beau­coup de tis­su, ça doit sen­tir.
Pour­tant, je peux vous affirmer que je n’ai sen­ti aucune odeur, ni à la céré­monie, ni dans le tongko­nan avec la mère de Sar­jani, ni même dans les tombeaux.

Dans la cul­ture Tora­ja, il y a 3 castes, et en plus, il y a les gens « spé­ci­aux » : les chamans, les coupeurs de pluie... Ces gens un peu mys­tiques sont à part dans la société. On ne leur pose pas trop de ques­tions.
Alors, bien sûr, il y a sans doute des expli­ca­tions sci­en­tifiques. Autre­fois, ils util­i­saient prob­a­ble­ment les pro­priétés de cer­tains végé­taux, et aujour­d’hui du for­mol. Mais je trou­ve la ver­sion offi­cielle, celle qui est mag­ique, beau­coup plus poé­tique. Ain­si, il existe des coupeurs d’odeur. Là où le coupeur de pluie va définir une zone où il ne devra pas pleu­voir, le coupeur d’odeur va, lui, pren­dre l’odeur, et la met­tre ailleurs. Com­ment ? Eh bien, en util­isant un fil, tout sim­ple­ment. Le fil ira de la per­son­ne embaumée jusqu’à la forêt, pour con­duire les odeurs là où elles ne dérangent per­son­ne. Et ain­si, toute la maison­née pour­ra con­tin­uer sa vie avec une per­son­ne « malade » dans la pièce, comme si de rien n’é­tait.

Les tombeaux torajas

Vous vous sou­venez quand, plus haut, je vous expli­quais que le Pays Tora­ja était cou­vert de rochers ? Eh bien, ceux-ci ont façon­né non seule­ment les paysages mais aus­si la cul­ture locale : ils ser­vent de caveau. Des emplace­ments sont creusés dans la roche pour accueil­lir les défunts, placés dans des cer­cueils fine­ment sculp­tés. Parfois,ce sont aus­si des grottes qui sont util­isées, comme c’est le cas dans les vil­lages de Kete Kesu et Lon­da, devenus très touris­tiques (pen­dant deux semaines au Pays Tora­ja, nous n’avons croisé aucun touriste... sauf le jour où ma fille et moi-même sommes allées faire le tour des sites con­nus !).

kete kesu, village toraja
tombeau toraja, grotte dans la pierre
Londa, tombeau toraja, grotte dans la pierre

Les corps seront ensuite exhumés plusieurs fois, au cours des décen­nies suiv­ant la céré­monie. Si jamais il n’y a pas eu assez de buf­fles sac­ri­fiés la pre­mière fois, ce sera l’oc­ca­sion de deman­der à d’autres ani­maux de porter l’âme vers le par­adis. La famille, pen­dant l’ex­huma­tion, chang­era les vête­ments du défunt, lui par­lera, et puis, quand il ne restera plus que le squelette, déposera les osse­ments ailleurs pour libér­er la place.

Ain­si, les grottes de Lon­da, l’un des plus gros caveaux du Pays Tora­ja, sont non seule­ment rem­plies de cen­taines de cer­cueils, par­fois entassés les uns sur les autres, mais aus­si de crânes non iden­ti­fiés, empilés. À côté, des cig­a­rettes sont déposées, en offran­des.

Le rap­port à la mort est sur­prenant. De la même manière que nous étions les bien­v­enues à l’en­ter­re­ment, il n’y a ici aucun prob­lème à vis­iter le caveau, devenu lieu touris­tique. Pire, le mem­bre de la famille qui nous guide dans les grottes nous encour­age à pren­dre des pho­tos, par­fois un peu scabreuses à mon goût : faire un self­ie en posant son vis­age à côté d’un crâne, par exem­ple...

tombeau toraja, grotte dans la pierre
Londa : tombeau toraja, grotte dans la pierre
tombeau toraja, grotte dans la pierre
tombeau toraja, grotte dans la pierre

Les mem­bres les plus émi­nents du clan se trou­vent dans les emplace­ments les plus en hau­teur. Les castes les moins favorisées optent pour l’en­ter­re­ment au cimetière, tout comme de plus en plus de citadins, pour l’aspect net­te­ment plus pra­tique de la chose.
Les bébés décédés sont, quant à eux, placés dans des arbres, afin de con­tin­uer leur crois­sance. Il y a plusieurs arbres qui abri­tent ain­si des dépouilles de jeunes enfants, mais fort heureuse­ment, ils restent rares.

Une cou­tume qui se pra­tique de moins en moins est l’in­stal­la­tion d’un tau-tau devant la sépul­ture : une sculp­ture, générale­ment en bois, à l’ef­figie des défunts, qui peu­vent ain­si con­tin­uer à regarder ce qui se passe sur terre...

tau-tau, dans tombeau toraja, grotte dans la pierre
caveau toraja
tombe toraja

Le Pays Toraja chez l’habitant :
dans la famille de Ma Anjani

La sec­onde moitié de notre séjour dans les mon­tagnes Tora­ja se déroule dans une autre famille, celle de Ma Anjani. Anjani est en fait le prénom de la fille aînée de notre hôte, mais comme le veut l’habi­tude locale, on adopte un nou­veau nom en devenant par­ent. Je suis donc Ma Petite Oreille, et notre hôte, Ma Anjani, mère de 5 enfants : Anjani (que nous ne crois­erons que rapi­de­ment car elle fait ses études en ville), Jesi­ka, Asep, Aryari, Mil­ka et Rero. Elle vit sur les hau­teurs, assez loin du vil­lage, avec sa mère, sa sœur, leurs enfants respec­tifs, et, de temps en temps, son mari, qui tra­vaille beau­coup à l’ex­térieur.

Les deux sœurs vivent dans des maisons dis­tinctes, en face l’une de l’autre, sur le même ter­rain. Les enfants vont et vien­nent (à ce moment de l’ar­ti­cle, vous avez retenu, en principe, que les enfants indonésiens sont très libres !). Il y a un petit potager, des poulets, des cochons, des plan­ta­tions de café, de nom­breux arbres... L’eau arrive directe­ment de la mon­tagne par un tuyau. À la sai­son des pluies, un sec­ond tuyau per­met même de rem­plir une petite piscine, con­stru­ite pour amuser les enfants !

Logement chez l'habitant au pays toraja

Petite Oreille et Asep, l’un des enfants de la famille, jouent à attrap­er les poules...

dans l'église
sur le chemin de l'église

Chez Ma Anjani, on dit le bénédic­ité avant le repas et on va au catéchisme. On a donc suivi les enfants à leur cours. Les filles avaient mis de jolies robes, et on a marché jusqu’à l’église. Ou plutôt jusqu’au tem­ple, puisqu’ils sont protes­tants. Un groupe de jeunes hommes et femmes, en uni­forme, dis­pen­sait le cours. Un peu de dis­cours, beau­coup de chan­sons, et un poil de lec­ture. De nom­breux enfants restaient jouer dehors, cer­tains fai­saient des aller-retours. On aura vu plus strict !

église toraja

Une journée dans les rizières

Un soir, Ma Anjani nous a pro­posé d’aller tra­vailler dans les riz­ières le lende­main. Elle le dis­ait sur un ton mêlant plaisan­terie et défi. Et for­cé­ment j’ai dit oui. C’est ain­si que, le lende­main, elle a relooké Petite Oreille en tra­vailleuse, et nous a con­duites aux champs. C’est une tâche salis­sante, on met donc des vête­ments qui ne craig­nent rien. Et comme on sera en plein soleil, même avec l’air frais des mon­tagnes, on pro­tège sa tête.
Un groupe de femmes s’af­fairait déjà à repi­quer le riz. Elles étaient prob­a­ble­ment arrivées de bonne heure, bien avant nous. Les plaisan­ter­ies ont fusé immé­di­ate­ment. La patronne était dans les champs, et en plus elle rame­nait une petite ouvrière. Cela avait de quoi amuser les employées de Ma Anjani. Elle même sem­blait d’ailleurs très amusée par la sit­u­a­tion !

Femmes dans les rizières

Nos col­lègues des riz­ières ! (Devant elles, ce ne sont pas des déchets des­tinés à rester là, mais les papiers util­isés pour les repas de midi)

Le tra­vail du jour con­sis­tait à pren­dre des jeunes pouss­es, cul­tivées dans un petit car­ré, très ser­rées, et à les repi­quer, plus espacées, dans la boue des riz­ières, avant l’irrigation. Je m’at­tendais à ce que ce tra­vail ne soit pas très agréable : il faut être penché toute la journée, bon­jour les maux de dos. Mais il y a un détail auquel je n’avais pas pen­sé : on ne voit pas où on met les pieds. Et le fond de la riz­ière est jonché de cail­loux.
On a bien essayé de garder nos san­dales au début, mais la boue restait coincée dedans, ren­dant impos­si­ble tout mou­ve­ment. Je vous laisse imag­in­er l’é­clat de rire général quand mon pied est ressor­ti sans chaus­sure, et que j’ai dû plonger le bras pour aller la chercher... Il a fal­lu se résoudre à y aller pieds nus, et... ouille, aïe, ouille !

Chez l'habitant en Indonésie : dans les rizières femmes travaillant dans les rizières, sulawesi

Rizières en terrasse, Sulawesi

Avant de repar­tir à la mai­son, Ma Anjani s’est avancée dans une autre riz­ière, dans laque­lle il n’y avait que de la boue. Elle a plongé les mains dans le fond et, à l’aveu­gle, elle a ratis­sé la boue pour en sor­tir des dizaines de petits escar­gots.
Le temps que nous nous lavions et met­tions des vête­ments pro­pres, les escar­gots étaient déjà bouil­lis. Les enfants se sont alors tous affairés autour du sal­adier. Il fal­lait, à l’aide d’un petit pic, réus­sir à sor­tir chaque ani­mal de sa coquille. Les petits cuisiniers avaient pour mis­sion de dis­pos­er les escar­gots dans une assi­ette. Mais un cer­tain nom­bre de gastéropodes sont allés directe­ment dans les estom­acs des enfants, qui sem­blaient tous se régaler...

hébergement chez l'habitant : on participe à la cuisine !

En héberge­ment chez l’habi­tant, on par­ticipe à la cui­sine !

Ma Anjani cul­tive plein de choses autour de la mai­son, et les enfants par­ticipent aux récoltes. Con­traire­ment au riz, ces plan­ta­tions sont des­tinées à la con­som­ma­tion de la famille, qui vit ain­si en qua­si-autonomie. Elles nous a ain­si emmenées ramass­er des tuber­cules, mais aus­si du café, sur les nom­breux arbres qui poussent der­rière la mai­son.
Petite Oreille, Jesi­ka et Mil­ka ont rem­pli un plein panier de petits grains rouges, de quoi les occu­per une bonne heure !

Les enfants ramasse les grains de café

Ma Anjani s’oc­cupe de qua­si­ment tout dans la mai­son, à l’exception d’une chose : le bal­lo. La récolte du « vin de palme » est lais­sée à son mari (et c’est d’ailleurs le seul moment où je l’ai vu !).
La bois­son, spé­cial­ité locale, se récolte en faisant une entaille dans un palmi­er, et en lais­sant la sève s’é­couler dans un tube en bam­bou (à la manière de la sève de pin, ou du caoutchouc). La récolte n’est pas aisée : il faut grimper sur des échelles en bam­bou, à la nuit tombée. Pourquoi à la nuit tombée me deman­derez-vous ? Eh bien, je ne sais pas ! J’ai deux hypothès­es. Soit c’est ce qui con­vient le mieux à Pa Anjani qui ren­tre tou­jours tard du tra­vail. Soit c’est parce que le palmi­er pro­duit la sève unique­ment dans la journée.

En trin­quant avec moi, Ma Anjani m’ex­plique que le bal­lo s’al­coolise en fer­men­tant. Le pre­mier jour, la bois­son est assez douce, mais plus on attend, plus elle se charge en alcool. Elle la boit donc plutôt fraîche, et je dois avouer que c’é­tait, certes sur­prenant au pre­mier abord, mais néan­moins très bon !

En famille chez l’habitant

S’il y a une chose dont je ne me lasse pas en héberge­ment chez l’habi­tant, c’est de regarder ma fille jouer avec les autres enfants comme si elle fai­sait par­tie de la famille. Ils ont dess­iné, fait des origamis, joué à la balle, fait du vélo, chan­té et surtout beau­coup ri.
Petit inter­mède 100% pho­to avec Jesi­ka, Mil­ka, Asep, Aryari, Rero, et bébé Saron, la cou­sine...

Hébergement chez l'habitant au Pays Toraja

Hébergement chez l'habitant au Pays Toraja
Hébergement chez l'habitant au Pays Toraja

Hébergement chez l'habitant au Pays Toraja
Hébergement chez l'habitant au Pays Toraja
Hébergement chez l'habitant au Pays Toraja
Hébergement chez l'habitant au Pays Toraja
Hébergement chez l'habitant au Pays Toraja

Hébergement chez l'habitant au Pays Toraja

À Dende avec Pak Simon

Tout com­mence à Batu­tu­mon­ga. Din­ny et son mari ont ouvert un lieu qui per­met aux enfants du vil­lage de venir pren­dre des cours d’anglais et de musique tra­di­tion­nelle. Les profs y sont tous bénév­oles, et font tous par­tie de l’as­so­ci­a­tion de pro­mo­tion du tourisme local.
Les enfants de Ma Anjani assis­tent toutes les semaines aux cours, et c’est en les suiv­ant que nous ren­con­trons Pak Simon, pronon­cez Saï­mone. Pak est la for­mule de politesse pour un homme de son âge : l’équiv­a­lent de « ton­ton », la notion de respect en plus.

Pak Simon a une fille de 10 ans, Kalpa, qui s’en­tend tout de suite très bien avec Petite Oreille. On assiste donc au cours d’anglais, con­sacré ce jour-là au vocab­u­laire de la famille. L’oc­ca­sion pour moi d’ap­pren­dre les mots en indonésien ! Les enfants sont très studieux, s’es­saient à de petits dia­logues, et je me retrou­ve mise à con­tri­bu­tion comme cobaye afin qu’ils s’en­traî­nent sur moi en me posant des ques­tions...

Cours de musique traditionnelle

Cours de musique tra­di­tion­nelle

Cours de musique traditionnelle toraja

La cérémonie du riz

Et c’est ain­si que, de fil en aigu­ille, nous nous retrou­vons invitées dans la famille de Ma Kalpa, pour assis­ter à la céré­monie du riz. Départ le lende­main ! (en réal­ité, ça ne s’ap­pelle pas céré­monie du riz, mais je ne sais pas com­ment le traduire autrement !)

Dende est un petit vil­lage à 2h de route de Batu­tu­mon­ga, loin des itinéraires touris­tiques. Nous par­tons en scoot­er et sil­lon­nons des paysages mag­nifiques sur des routes escarpées. Les derniers mètres s’ef­fectuent à pied, sur des chemins pen­tus. À par­tir de là, il n’y a plus de route, et même les deux roues ne passent pas !

Batu­tu­mon­ga était une grande val­lée, Dende est une série de collines. Les paysages sont dif­férents, mais non moins superbes. On retrou­ve les tongko­nans, bien sûr, les rochers et les riz­ières en ter­rass­es.

Dende, Pays Toraja

Nous sommes accueil­lies en grande pompe par toute la famille de Ma Kalpa, et notam­ment la Nenek. Je com­prends que nous sommes les pre­mières étrangères à venir pass­er une nuit ici, et que ça sus­cite toutes les curiosités. Aus­si, l’une des pre­mières choses à faire est d’aller vis­iter tout le vil­lage, pour nous présen­ter. L’oc­ca­sion pour la famille de dire à tout le monde « eh regardez qui dort chez nous ce soir » !

Petite Oreille et Kalpa sont insé­para­bles, et ont une nou­velle venue dans leur bande : Nenek. L’ar­rière arrière grand-mère a le regard qui pétille et l’en­vie de bla­guer. Elle monte les côtes en courant, fait le pitre, joue à la marelle, plaisante tout le temps. On me dit qu’elle approche les cent ans. Per­son­ne ne sait quel âge elle a exacte­ment, mais c’est la doyenne, qui sus­cite le respect et l’ad­mi­ra­tion de tous. Elle nous mène chez cha­cun des mem­bres de la famille, dans une longue ran­don­née au milieu des riz­ières.

Randonnée au milieu des rizières

Randonnée au milieu des tongkonans
Randonnée au milieu des tongkonans
 
rizières en terrasse à Dende

À cet instant, il va se pass­er un truc que l’on qual­i­fiera de cocasse.
Nous nous sommes arrêtés chez l’un des nom­breux mem­bres de la famille. Les tongko­nans domi­nent les riz­ières. La lumière est ras­ante, dorée, mag­ique. Je décide de sor­tir le drone pour quelques images aéri­ennes.

Je m’éloigne pour le faire décoller et, rapi­de­ment, je me retrou­ve cernée d’en­fants qui regar­dent mon écran. Nor­mal. Ils sont curieux, c’est pareil partout dans le monde.
J’es­saie de rester con­cen­trée pour faire un beau mou­ve­ment. Trav­el­ing arrière depuis les tongko­nans. Le drone sur­v­ole les riz­ières. Et là, vous avez sans doute pressen­ti la suite : il se prend un arbre. J’as­siste à la chute en caméra sub­jec­tive depuis mon écran de retour. Et puis c’est le noir.
Les enfants me regar­dent, inter­loqués. Je mon­tre du doigt : pohon. L’ar­bre. Je ne sais pas faire une phrase cor­recte, mais les gamins com­pren­nent vite. Je m’élance alors vers le petit bois où le drone est tombé, suiv­ie par une cohorte d’en­fants.
Et je cherche. Et ils m’aident. En vain. C’est escarpé, avec une végé­ta­tion dense. C’est le corps cou­vert d’é­gratignures que j’a­ban­donne : il faut ren­tr­er avant la nuit. J’ex­plique à Pak Simon que je reviendrai le lende­main.
Sauf que le lende­main, Pak Simon refuse que j’y aille : il part seul avec son beau-frère, me dis­ant de rester à la mai­son avec Petite Oreille. J’ai eu beau lui expli­quer que la perte du drone était entière­ment ma faute, Pak Simon cul­pa­bilise. Je lui ai bien dit que ça n’é­tait pas grave, que l’im­por­tant c’é­tait que per­son­ne ne soit blessé, et que si je voulais le récupér­er c’é­tait unique­ment pour la carte mémoire et pour éviter la pol­lu­tion de la bat­terie... Mais il est resté tout gêné.

Et une heure plus tard, il est revenu, vic­to­rieux, le drone dans les main. L’en­gin était bien sûr com­plète­ment cassé, mais Pak Simon l’avait retrou­vé !

Rizières dans le Pays Toraja

Petite Oreille a droit à toutes les atten­tions de la Nenek. Il faut que je vous dise que ma fille a une pas­sion pour les ani­maux. Tous les ani­maux. Et en Indonésie, il y en a partout, des ani­maux. À Dende, elle a ain­si beau­coup joué avec les gal­li­nacés. Nenek attra­pait un poussin, le tendait à Petite Oreille qui le cares­sait déli­cate­ment, sous le regard atten­dri de la vieille dame.
Ce matin-là, Petite Oreille avait jeté son dévolu sur le coq. Un très beau coq, haut sur pattes comme le sont les coq d’In­donésie. Elle tendait la main vers lui. Il la regar­dait, avec méfi­ance et curiosité.
Nenek s’est approchée. Elle a caressé les cheveux de Petite Oreille en souri­ant. Puis s’est avancé vers le coq. Elle a posé son sac à main par terre. Elle a tou­jours ce sac en tis­su avec elle. Comme une Mary Popins Tora­ja, son sac est rem­pli de mille tré­sors. Des noix de bétel, pour chi­quer, bien sûr. Des huiles, minyak gosok, c’est bon pour tout. Une gourde.
Nenek fouille dans son sac en adres­sant un large sourire et un clin d’œil à Petite Oreille. Elle mar­monne, tou­jours souri­ante. Elle ne dit rien, elle fait juste sem­blant de par­ler. Le coq s’ap­proche, curieux. Y’au­rait-il à manger dans le sac ? Elle con­tin­ue ne mar­mon­ner, remuant les affaires dans son sac. Le coq avance encore un peu, ten­dant le cou pour mieux voir... Et hop, elle l’at­trape !
Le coq ne se débat pas, il a l’habi­tude et sait qu’il ne lui arrivera rien.

randonnée au pays toraja

Le frère de Ma Kalpa pré­pare un bar­be­cue. La céré­monie aura lieu dans l’église qui jouxte la mai­son, et sera suiv­ie d’un bon repas. Il faut donc couper les bam­bous, et pré­par­er le feu pour tout faire cuire.

Pen­dant que la maison­née s’ac­tive à la pré­pa­ra­tion de la fête, Pak Simon et Ma Kalpa nous emmè­nent pour une nou­velle petite ran­don­née dans les riz­ières. Kalpa et sa tante sont en pyja­ma, cela sem­ble nor­mal. Nous mar­chons sur les petits chemin de terre qui bor­dent les riz­ières en ter­rasse, prenant garde à ne pas gliss­er. Les paysages sont superbes.

Nous mar­chons ain­si jusque chez la maman de Ma Kalpa. Elle vit dans un autre tongko­nan, avec sa mère, une de ses filles, et sa petite fille. De nom­breuses affichettes à l’ef­figie de Jesus et Marie sont punaisées au mur.
Notez que, si vous avez du mal à suiv­re l’ar­bre généalogique, c’est nor­mal. Et tout le monde qui s’ap­pelle Ma Quelque chose, Caca (sœur, pour toutes les femmes du même âge...) ou Nenek n’arrange absol­u­ment rien ! J’ai dû repos­er la ques­tion plusieurs fois pour établir les liens, et je ne suis pas à 100% sûre qu’ils sont cor­rects...

Nous restons quelques instants dans la mai­son pour manger et boire un café (à cet instant du voy­age, je me retrou­ve à en boire plusieurs par jour, ça me donne moins envie de vom­ir qu’au début...) puis reprenons la route tous ensem­ble pour la céré­monie.

Randonnée dans les rizières au Pays Toraja Randonnée dans les rizières au Pays Toraja Randonnée dans les rizières au Pays Toraja Randonnée dans les rizières au Pays Toraja

Pak Simon nous con­duit jusqu’à l’église. C’est un petit bâti­ment, très sim­ple. Quelques bancs, une estrade. Tout le monde se déchausse avant de ren­tr­er. L’église est pleine à cra­quer. Petite Oreille et Kalpa reste jouer dehors tan­dis que quelques vieilles per­son­nes se tassent pour me laiss­er une place, avec un grand sourire. Impos­si­ble de déclin­er l’of­fre dans ces con­di­tions, je vais devoir assis­ter à l’of­fice !

Il s’ag­it de bénir les futures récoltes, à ce que je com­prends. Les plan­ta­tions n’ont pas encore com­mencées, et tout le monde se réu­nit pour espér­er que la prochaine soit bonne. Une fois encore, la reli­gion chré­ti­enne s’est accou­tumée des tra­di­tions et cou­tumes tora­ja.

La fin de la messe signe le début du repas. Les alen­tours de l’église sont devenus une grande aire de pique-nique ! Nous, nous mangerons sur l’estrade qui se trou­ve sous le tongko­nan, avec tous les enfants et les femmes de la famille. Le repas est servi dans des grandes feuilles de papi­er qu’il faut préal­able­ment pli­er pour for­mer un récep­ta­cle. On nous sert généreuse­ment (comme d’habi­tude !) en riz, en viande... Makan, makan, mangez, mangez ! Lagi, lagi, encore ! Com­ment je leur explique que j’ai eu un petit déje­uner en me lever, un sec­ond petit déje­uner quand ma fille s’est lev­ée, un troisième quand nous sommes allées chez la maman, et que là mon ven­tre va explos­er ?

Voilà qui résume bien l’ac­cueil au Pays Tora­ja !

Petite fille toraja

Mes conseils pour visiter le Pays Toraja

Sulawe­si n’est pas l’île la plus touris­tique d’In­donésie, loin de là (Bali con­cen­tre une grosse par­tie du tourisme, bien sûr !). Pour autant, une bonne par­tie des touristes qui se ren­dent à Sulawe­si inclut le Pays Tora­ja dans leur itinéraire (et ils ont bien rai­son). La région n’est donc pas « en dehors des sen­tiers bat­tus », comme on pour­rait le croire. Mais ça ne veut pas dire qu’on va y crois­er des foules puisqu’au final, les touristes se con­cen­trent sur les lieux... touris­tiques. Et, à mon sens, c’est loin d’être les plus intéres­sants !

Ain­si, les tongko­nans de Kete Kesu, vil­lage pro­posé dans la total­ité des cir­cuits organ­isés, sont certes très beaux, mais ils sont inhab­ités. Et la total­ité de la ville est dédiée à des mag­a­sins de sou­venirs... Vous ver­rez en réal­ité des tongko­nans et des tombeaux dans la pierre partout, nul besoin d’aller sur les sites touris­tiques pour ça !
Si vous voulez réelle­ment décou­vrir la vie locale du Pays Tora­ja, je vous con­seille donc vive­ment de procéder comme nous : allonger votre séjour de quelques nuits, dormez chez l’habi­tant, et louez éventuelle­ment un scoot­er pour ray­on­ner !

Bonnes adresses et contacts

Les per­son­nes citées dans cet arti­cle sont toutes mem­bres du comité de pro­mo­tion touris­tique local (Pak Simon, Ma Anjani, Sar­jani, Din­ny). Ce sont des gens qui ont à cœur de faire décou­vrir leur cul­ture et leur région.

Pour l’or­gan­i­sa­tion en amont de votre séjour, voici deux con­tacts directs, aux­quels vous pou­vez écrire en anglais.

Din­ny

Mail : din­ny (a) torajamelo.com
What­sapp : +62 811‑8881-556

Din­ny est par­faite­ment bilingue en anglais, et pour­ra vous aider à organ­is­er votre séjour. Elle con­naît tout le monde !

Simon

What­sapp : +62 852‑4222-8774
Simon est guide. Il peut donc vous aider à trou­ver les héberge­ments chez l’habi­tant, mais aus­si vous emmen­er en ran­do !

Faire de l’hébergement chez l’habitant

Je vous le con­seille vive­ment !
Alors, oui, ce sera rudi­men­taire (mais jamais sale). Pour l’eau chaude, il fau­dra d’abord pass­er attrap­er la bouil­loire à la cui­sine, et il est peu prob­a­ble qu’il y ait du papi­er toi­lette (ici, on se lave au lieu de sim­ple­ment s’es­suy­er). Mais vous décou­vrirez la vie quo­ti­di­enne des vil­lages tora­jas !

Je vous encour­age donc à con­tac­ter Din­ny ou Simon, dont les con­tacts sont ci-dessus, afin qu’ils vous met­tent en con­tact avec Sar­jani (pour dormir dans le tongko­nan !) ou Ma Anjani !

Comment se déplacer

Une voiture vous encom­br­era, ici. D’ailleurs, très peu de per­son­nes en ont, préférant marcher et faire appel à des chauf­feurs au besoin.
L’idéal est donc d’ex­plor­er les riz­ières à pied, et d’éventuelle­ment louer un scoot­er lorsque vous voulez aller plus loin.

Pour louer un scoot­er, c’est assez sim­ple : il suf­fit de deman­der la veille à vos hôtes. Ils con­nais­sent for­cé­ment quelqu’un qui en a un et a envie de gag­n­er quelques sous. Le notre nous a coûté 6€ pour la journée...
La con­duite est très agréable car il y a très peu de cir­cu­la­tion, et le peu de voitures et camion­nettes qu’on croise roule très douce­ment.

Où aller ? Quoi visiter ?

Kete kesu et Lon­da méri­tent le coup d’œil, bien sûr, mais je vais ici me con­cen­tr­er sur des sites moins con­nus du Pays Tora­ja.

L’ascension du Mont Sesean

Pak Simon nous a pro­posé de gravir le Mont Sesean, au petit matin. Petite Oreille était par­ti­c­ulière­ment motivée, nous avons accep­té l’in­vi­ta­tion. La mon­tée se fait en env­i­ron 2h. C’est sportif, mais rien d’in­sur­montable pour quelqu’un en bonne con­di­tion physique. Petite Oreille venait juste d’avoir 5 ans, et elle n’a eu aucune dif­fi­culté à tout faire !

D’en haut, on domine une par­tie du Pays Tora­ja avec une vue plongeante à 360° !

Note : atten­tion, faîtes-le en semaine, car les jeunes indonésiens envahissent le som­met les soirs de week-end !

rando : ascension du mont sesean
rando : ascension du mont sesean
rando : ascension du mont sesean
rando : ascension du mont sesean

La forêt de bambou

Les bam­bous poussent vite. Très vite. L’e­spèce présente au Pays Tora­ja peut attein­dre 5 ou 6 mètres en un an.
À Lan­dorun­dun, le comité de tourisme local a amé­nagé une prom­e­nade dans la forêt où se tient, de manière régulière, un marché d’ar­ti­sans locaux. Je n’ai pas pu y assis­ter car il ne tombait pas au bon moment, mais la prom­e­nade dans la forêt valait à elle seule le coup d’œil !

bamboo forest à landorundun

Rencontrer les artisanes tisseuses

La société tora­ja est plutôt égal­i­taire. Les femmes héri­tent d’une part du pat­ri­moine de la famille, au même titre que leurs frères. Elles sont actives, ne se met­tent pas en retrait. Cer­taines tâch­es restent cod­i­fiées selon les gen­res, mais per­son­ne ne se tourne les pouces.

Pour autant, cela d’empêche pas qu’il puisse y avoir des vio­lences com­mis­es à l’é­gard des femmes. Din­ny, qui est très engagée sur cette ques­tion, a créé Tora­ja Melo, une mar­que de tex­tile, avec sa sœur (design­er). Les tis­sus s’in­spirent de la tra­di­tion tora­ja, des motifs et couleurs. Les tis­sages sont réal­isés par des femmes qui ont toutes une his­toire dif­fi­cile. Un mari vio­lent, un con­joint qui dis­paraît après la nais­sance de l’en­fant... Ces femmes ont donc été for­mées au tis­sage afin d’obtenir un moyen de sub­sis­tance et une autonomie finan­cière. Din­ny leur four­nit leur matériel et un salaire en fonc­tion des pièces réal­isées chaque mois. Elles tra­vail­lent ain­si toutes de chez elles.

Aucun tour touris­tique n’est organ­isé pour vis­iter les tis­seuses, mais leur ren­dre vis­ite avec Din­ny est très intéres­sant pour réalis­er le tra­vail que demande chaque pièce !

tissage toraja

tissage toraja

Explorer le Pays Toraja à pied et en scooter

Prof­itez des paysages et des ren­con­tres inopinées, choi­sis­sez un chemin au hasard et perdez-vous, c’est le meilleur moyen d’avoir de bonnes sur­pris­es !

mont sesean au loin
tongkonan toraja
rizière au pays toraja

Ce voy­age au Pays Tora­ja a été réal­isé avec le sou­tien de l’Office de Tourisme d’Indonésie, Tora­ja Melo, Lem­ba­ga Desa Wisa­ta Suloara ain­si que Sin­ga­pore Air­lines.

4 Commentaires

  1. Superbes pho­tos et des textes qui les illus­trent par­faite­ment... A force de sous-traiter (cf : les pho­tos au jetable), petite oreille va finir par vous vol­er la vedette ! Atten­tion...

  2. Superbe reportage ! J’ai une ques­tion sur le com­porte­ment de votre fille. Se dis­pute-t-elle avec les autres enfants ? fait-elle des « bêtis­es » dans les loge­ments ? com­ment gérez-vous ces inci­dents s’ils arrivent ? Mon fils est assez tur­bu­lent, je me demande com­ment ça se passerait.

    1. Mer­ci 🙂
      Jusqu’à présent, je n’ai pas le sou­venir d’avoir dû gér­er des inci­dents. Générale­ment, elle joue bien avec les autres enfants et suit le mou­ve­ment !

      Je pense qu’en groupe, loin de l’u­nivers quo­ti­di­en, un enfant, même tur­bu­lent, peut s’adapter, et même sur­pren­dre ses par­ents !

Ajoutez votre commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Pin It on Pinterest