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10 ans de voyages

Voici 10 ans que je par­cours le globe.
En dix ans, j’ai vu le monde chang­er, et il m’a changée en retour.
Dix ans, c’est court, pour­tant.

2009, premier voyage

J’ai 22 ans. Je débor­de de curiosité. Je n’ai jamais pris l’avion. Je suis novice en bourlingue.
Avec mes par­ents, nous par­tions tous les étés sans jamais pren­dre l’avion. Nous allions camper et ran­don­ner dans les Pyrénées, presque chaque année, ou éventuelle­ment dans le Mas­sif Cen­tral. J’ai bien fait fait un voy­age sco­laire en Angleterre, une fois, et à mon arrivée à Paris, à la fin de mes études, je suis par­tie quelques week-ends à Ams­ter­dam ou Brux­elles. Mais je suis vierge de tout visa.

Je rêve de ter­ri­toires loin­tains, de grandes aven­tures, de ren­con­tres au bout du monde, de mon­tagnes indompt­a­bles et de steppes à perte de vue.

C’est ain­si qu’un soir d’avril, je me retrou­ve dans une gare de Moscou, oscil­lant entre exci­ta­tion et panique. Je suis arrivée quelques jours plus tôt dans la cap­i­tale russe. Avec mon com­pagnon de voy­age, nous logeons chez une dame, fran­coph­o­ne et fran­cophile. Elle est adorable. Mais Moscou n’est résol­u­ment pas la meilleure des­ti­na­tion pour les voyageurs débu­tants que nous sommes.
Trou­ver mon chemin dans l’aéroport CDG. Garder mon sang froid en pas­sant l’impressionnante douane russe. Me per­dre dans le métro moscovite. Deman­der mon chemin à un polit­seyskiy imbibé. Je décou­vre tout en même temps, la Russie et les réflex­es indis­pens­ables des voyageurs.

Moscou

Moscou, avril 2009.

Moscou, avril 2009.

Ce soir-là, il fait froid à Moscou. Il a neigé sur la Place Rouge.
Je grimpe dans le transsi­bérien, pour 4 jours de tra­ver­sée jusqu’au lac Baïkal. L’aventure com­mence. Je suis tétanisée. Je cherche les numéros sur les ban­quettes. Per­son­ne ne par­le anglais dans le train, sauf une petite fille qui sait compter. Les vis­ages sont durs. Tous nous dévis­agent.
Qu’est-ce que je fous là ? Pass­er 4 nuits dans un train avec 54 russ­es, quelle idée à la noix !

Le train quitte Moscou. Il fait déjà nuit. J’essaie de fer­mer les yeux, de me con­va­in­cre que per­son­ne ne va m’égorger dans mon som­meil.
Je me réveille dans les plaines de Sibérie. Le train tra­verse de mai­gres forêts de bouleaux. Autour de moi, les russ­es ont leurs habi­tudes. Ils sont en pan­tou­fles, vaque­nt à leurs occu­pa­tions entre deux tass­es de thé. Cer­tains lisent, d’autres dis­cu­tent. Le train s’arrête régulière­ment. Tout le monde, ou presque, descend alors se dégour­dir les jambes, acheter du rav­i­taille­ment auprès des marchands ambu­lants et petites échoppes qui peu­plent les gares.

Je ne le sais pas encore à ce moment-là, mais ma vie est en train de bas­culer. Je vais con­tin­uer mon tra­jet en train jusqu’à Pékin, marchant sur le Baïkal gelé, partageant la yourte de familles mon­goles, puis explor­er la cap­i­tale chi­noise. Je vais pren­dre goût au voy­age et décou­vrir un appétit insa­tiable pour les paysages et cul­tures qui peu­plent notre planète. Je vais pren­dre goût à la pho­togra­phie, apprivoisant au pas­sage mon pre­mier reflex numérique, acheté pour l’occasion. Je vais pren­dre goût au fait de racon­ter mes voy­ages sur un blog.

Lac Baïkal

Au bord du lac Baïkal, Russie.

transsibérien

Vendeurs dans une gare de Russie, quelque part sur le tra­jet du transsi­bérien.

transmongol

Le train qui nous emmène jusqu’à Ulan-Bator, cap­i­tale de la Mon­golie.

mongolie

Un de nos hôtes, dans les steppes mon­goles.

À bord du train, direction Pékin.

À bord du train, direc­tion Pékin.

Pékin, Chine, 2009.

Pékin, Chine, 2009.

Autour du monde

Des itinéraires de tour du monde, je vais en imag­in­er des dizaines, rêvant devant un globe, une carte ou google maps. Pour­tant, je n’en ferai jamais (en tout cas, je ne l’ai tou­jours pas fait !). À la place, j’enchaîne les voy­ages. Chaque week-end pro­longé est l’occasion de décou­vrir des villes acces­si­bles en train de nuit ou en bus depuis Paris : Flo­rence, Barcelone, Venise, Munich, Cologne, Lon­dres, etc. Et puis sur mes con­gés, je pars plus loin : Laos, Inde, Balka­ns, USA, Mali,...

J’aime la lib­erté prodiguée par ces voy­ages. Débar­quer quelque part sans itinéraire, impro­vis­er sur place.

Le voyage m’a donné confiance en moi

Ou en tout cas, m’a appris que j’étais capa­ble de me débrouiller toute seule.
Au fil des années, je me suis enhardie. J’ai appris quels com­porte­ments adopter dans quelles sit­u­a­tions. J’ai appris à être méfi­ante, mais aus­si, surtout, à faire con­fi­ance. Faire con­fi­ance aux autres, et à mon instinct.

Certes, ça n’a pas tou­jours été par­fait. Par­fois, j’ai mau­dit mes choix. Mais je n’ai jamais regret­té un voy­age. Chaque prob­lème a tou­jours une solu­tion. Et les meilleurs sou­venirs nais­sent de sit­u­a­tions imprévues.

J’ai tra­ver­sé les États-Unis en train et l’Islande en vélo. J’ai fait des treks en autonomie. J’ai dor­mi dans des lieux improb­a­bles, à la belle étoile dans le désert, sous une tente en pleine tem­pête de neige, dans des bus, des trains, par terre dans des aéro­ports, ou dans des beaux hôtels, aus­si. J’ai ren­con­tré des mil­liers de gens un peu partout. Je peux l’affirmer sans aucun doute : il y a du bon chez la plu­part des humains*, et le monde est beau. (On dirait un poster inspi­ra­tionnel pour WC, tiens.)

*enfin, surtout chez les humains qui ne por­tent pas de cra­vate

10 ans de voyages, 10 ans de souvenirs

Voy­ager pen­dant 10 ans, c’est accu­muler des sou­venirs. Des bons, des mau­vais, des drôles, des tristes. Mais s’il y a une chose que j’ai retenue, c’est que les voy­ages qui mar­quent le plus ne sont pas for­cé­ment ceux aux­quels on pense, et les meilleures anec­dotes sont par­fois (sou­vent ?) celles où rien ne va !

J’ai dormi dans l’hôtel le plus pourri de New York

C’est l’histoire d’un malen­ten­du. Une copine qui me donne une adresse à Brook­lyn : une auberge de jeunesse pas chère mais sym­pa. À cette époque-là, je passe un mois aux Etats-Unis, à tra­vers­er le pays en train. Il pleut des cordes quand j’arrive à New York. Mon appareil pho­to a pris l’eau plus tôt dans la journée. Il fait déjà nuit. Je n’ai qu’une envie, m’allonger dans un lit chaud. Et for­cé­ment, rien ne va se pass­er comme prévu.
Avec mon com­pagnon de voy­age, nous arrivons devant l’auberge. J’explique avoir une réser­va­tion, l’une des filles de l’accueil me donne une clef. Nous mon­tons à l’étage, trou­vons la porte, et au moment où j’ouvre la porte, je décou­vre une poubelle éven­trée dans le milieu de la pièce, et des draps déjà util­isés sur des lits défaits.
Retour à l’accueil. Nou­velle clef. Je remonte à l’étage. J’ouvre la porte. Ce coup-ci, la cham­bre ne con­tient qu’un seul lit sim­ple dans une minus­cule pièce.
On recom­mence. Les filles de l’accueil ne cachent pas leur exas­péra­tion. Et moi, j’ai du mal à garder mon calme. C’est pas elles qui se cog­nent les escaliers à chaque fois, avec le sac sur le dos, pour trou­ver des cham­bres qui ne cor­re­spon­dent pas !

On finit par obtenir une cham­bre. Minus­cule. Deux lits super­posés et à peine la place de se tenir debout à côté. Des déchets traî­nent un peu partout, à l’image du sol de la salle de bain com­mune, jonché de mégots. Qu’est-ce qu’on fout là ?

Quelqu’un frappe à la porte. J’ouvre. Ce sont mes voisines de cham­bre. Dar­ling, are you okay ? Elles pro­posent de nous prêter un poste de radio, pour qu’on puisse s’occuper, ce soir. Je décline gen­ti­ment, touchée par l’attention. D’autres voisins de l’étage sont sor­tis de leur cham­bre, eux aus­si. Je souris, on échange quelques mots. Ce ne sont pas des touristes. Leurs vies sont gravées sur leurs vis­ages fatiguées, leurs mains abîmées. Pour­tant, à cet instant pré­cis, ce sont eux qui se font du soucis pour moi.

New York

New York

New York

New York

J’ai rejoins Belgrade en bus, sans billet retour

La pre­mière fois que je suis par­tie sans bil­let de retour, c’était pour Bel­grade. Je m’en sou­viens comme si c’était hier.
J’avais décidée de rejoin­dre la Ser­bie en bus. Je suis arrivée en avance à la gare routière. Il restait quelques ban­quettes vides, mais le chauf­feur m’a imposé de m’asseoir à côté d’une vieille dame. Il ne par­lait pas un mot de français, et fai­sait trois têtes et quelques kilos de plus que moi. Je n’ai pas insisté. Les bonnes places, avec une fenêtre et pas de voisin, il les gar­dait pour ses copains. Oh, elle était gen­tille ma voi­sine. Mais entre sa sur­charge pondérale et les sacs qu’elle tenait à garder à côté d’elle, je n’avais guère de place que pour une fesse sur mon siège. Et ça, ça a duré 25h.

Le bus fai­sait des arrêts réguliers. Les femmes venaient me par­ler. Tu vas à Bel­grade ? Pourquoi ? J’expliquais alors ma curiosité pour cette région, que j’étais déjà venue en Slovénie, en Croat­ie, que j’avais envie de décou­vrir le reste. Tu vas aller où ? Je pen­sais rejoin­dre Sara­je­vo en train, puis con­tin­uer jusqu’à ce que... Mon fils est enter­ré à Sara­je­vo. Cette phrase me glaçait le sang. Je l’ai enten­due plusieurs fois, durant ce voy­age. Elles annonçaient cela comme elles auraient dit demain, la météo annonce de la pluie à Sara­je­vo.

J’ai rejoins Sara­je­vo, puis Mostar. Les immeubles criblés d’impacts, les ruines. Je me suis effor­cée de chercher le beau. Le cen­tre his­torique de Sara­je­vo, les mon­tagnes de Bosnie. Les sourires partout. Il est dif­fi­cile de met­tre des mots sur ce que j’ai ressen­ti là-bas. Ces regards, si chaleureux, et pour­tant tein­tés de tristesse, ces dis­cus­sions où, à chaque fois, il était ques­tion de quelqu’un décédé. Les jeunes de mon âge ont tous con­nu la guerre. Tous ont per­du quelqu’un, et tous voulaient tourn­er la page. Ils n’avaient qu’une envie, me dire com­bi­en leur pays est beau, leur cul­ture est riche. Et sans que je puisse me l’expliquer, je me suis sen­tie bien à Sara­je­vo. J’ai pro­fondé­ment aimé cette ville.

J’ai pris le train avec des contrebandiers mongols

Il existe plusieurs ver­sions du fameux transsi­bérien. Il y a celui qui tra­verse toute la Russie pour rejoin­dre Vladi­vos­tok. Et puis il y a deux vari­antes qui vont de Moscou à Pékin : le trans­mon­gol qui tra­verse la Mon­golie, et le trans­man­d­chourien qui tra­verse la Mand­chourie. Moi, je voulais voir les steppes et les your­tes.
Après une escale au bord du lac Baïkal, je pour­su­is mon voy­age en train vers la Mon­golie. Sur ce tra­jet, plus de troisième classe avec un grand dor­toir, mais unique­ment deux class­es avec des cab­ines. J’ai choisi la deux­ième classe, deux paires de lits super­posés. Lorsque je ren­tre dans la mienne, je décou­vre qu’il y a déjà des car­tons sous le lit et ils n’appartiennent pas à mon unique com­pagnon de voy­age.
Le wag­on n’est pas très rem­pli, mais les allées et venues dans le couloirs sont inces­santes, des mon­goles trans­portent des caiss­es d’une cab­ine à l’autre. L’ambiance me sem­ble un peu étrange. Les con­trôleuses parais­sent préoc­cupées. Les toi­lettes pour femmes sont fer­mées à clef, et lorsque j’aperçois l’intérieur rem­pli de car­tons, l’employée de chemins de fer s’empresse de cla­quer la porte.

Nous arrivons à la fron­tière russe. Je com­mence à avoir un peu peur. Il y a quoi, dans ce car­ton, sous ma couchette ? J’essaie de le bouger, du bout du pied, mais il est très lourd. Et si c’était des armes, ou de la drogue ? J’ai pas envie de finir ma vie dans une prison russe ! Le mal­abar de la douane pénètre dans la cab­ine. Une chaus­sure sur chaque couchette, il se hisse pour inspecter les lits super­posés. Je lui dis bon­jour, il ne m’adresse pas un regard. Il cherche quelque chose. Je suis pétri­fiée.
Der­rière le colosse en treil­lis, se trou­ve une homme plus petit, en cos­tume. Il a des papiers à la main, et sem­ble en charge de l’inspection. J’essaie de m’adresser à lui, lui expli­quer hé, y’a un car­ton là, mais c’est pas à moi et je ne sais pas ce que c’est. Il m’ignore vague­ment. Et per­son­ne ne regarde ce car­ton non iden­ti­fié sans pro­prié­taire. Ok.

Soulagée mais éton­née de cette inspec­tion, je souf­fle un peu, sans réelle­ment com­pren­dre ce qui vient de se pass­er. Quelques min­utes plus tard, le train de remet en marche, pour s’arrêter devant la douane mon­gole. Ici, pas de colosse, mais des douaniers qui vien­nent très vite nous expli­quer la sit­u­a­tion. Les employées des chemins de fer sont de mèche avec des con­tre­bandiers. Ils s’apprêtaient à faire entr­er des choses illé­gale­ment en Mon­golie. Tous ces car­tons, sont en fait leurs marchan­dis­es de con­tre­bande : des fruits, de la vais­selle. Et le car­ton mys­térieux sous ma couchette ? Des draps. Pas très ambitieux, ces con­tre­bandiers ! Nous finirons le tra­jets accom­pa­g­nés par des policiers et douaniers mon­goles, très gen­tils.

J’ai failli mourir en Roumanie

J’avais décidé d’aller explor­er le nord de la Roumanie en vélo. J’ai glis­sé mon vélo pli­able dans un avion pour Budapest (qui n’est pas la cap­i­tale de la Roumanie, mais est plus proche de la région qui m’intéressait), pris un train, et me suis retrou­vée dans la région rurale de Mara­mures. C’était beau. Val­lon­né mais beau. J’ai pédalé plusieurs jours, explo­rant les petites routes au gré de mes envies, sans itinéraire. J’ai ren­con­tré des dizaines de roumains tous plus adorables les uns que les autres.
Puis est venu le jour du retour. Je devais pren­dre le train tôt le matin pour retourn­er à Budapest. J’ai tiré la porte de l’hôtel, douce­ment, pour ne réveiller per­son­ne. J’ai enfourché le vélo, direc­tion la gare. Le soleil n’était pas encore tout à fait levé, mais il fai­sait assez clair pour voir le chemin. Les rues étaient désertes. Je roulais tran­quille­ment. J’étais de bonne humeur, con­tente de mon voy­age. Quelques chiens dor­maient en boule sur la route. Et c’est là, que j’ai eu la peur de ma vie.

J’ai fait un écart, pour pass­er assez loin du chien. Mais j’ai bien vu la truffe se relever, aus­sitôt. En l’espace de quelques sec­on­des, j’étais suiv­ie par une dizaine de chiens. Ils grog­naient, et aboy­aient der­rière moi. Ce n’était pas un jeu pour eux. Leur agres­siv­ité ne fai­sait aucun doute. J’ai pédalé le plus vite que j’ai plu. J’ai crié, tant pour avoir l’air autori­taire vis à vis des chiens, que pour espér­er réveiller quelqu’un qui viendrait m’aider. (Tu par­les, que dalle.)
Je me con­cen­trais pour pédaler le plus vite pos­si­ble, sans tomber. La meute était à quelques mètres der­rière moi. Je com­mençais à les dis­tancer, mais une chute, et c’était fini. J’avais l’impression que plus j’avançais, plus nom­breux ils étaient. Ceux des rues adja­centes arrivaient, alertés par les aboiements. Je ne savais pas com­ment m’en sor­tir, à part être plus rapi­de, et plus endurante. Et puis enfin, j’ai aperçu la gare, au loin. Il y aurait du monde. Et quelques mètres avant, les chiens ont dis­paru. Tous. Je me suis écroulée sur une chaise (ou peut-être était-ce par terre, j’ai pas vrai­ment un sou­venir pré­cis de ce moment...). Mon cœur transperçait ma poitrine à chaque bat­te­ment. J’étais proche du malaise mais j’étais en vie. Les autres pas­sagers m’ont regardée, inter­loqués et indif­férents. Nous sommes mon­tés dans le train, et je me suis jurée de ne jamais refaire de vélo en Roumanie.

Trois semaines plus tard, un homme est mort dévoré par des chiens, dans une région voi­sine.

vélo en Roumanie

Coif­fure improb­a­ble et mise au point ratée, en Roumanie.

Je suis devenue une maman voyageuse

Fin 2014, Petite Oreille est ren­trée dans ma vie. Elle n’a pas bous­culé mes envie de voy­age, mais ma façon de voy­ager. Avec elle, je prends le temps. Je savoure chaque instant. J’apprends à ne rien faire, à la regarder jouer avec d’autres enfants. Je redé­cou­vre ma planète avec ses yeux d’enfants. Des yeux d’enfants qui n’ont que faire de l’exotisme d’une des­ti­na­tion. Elle s’amuse autant à marcher en forêt ou à faire du canoë chez ses grands-par­ents, que sur une île par­a­disi­aque en Asie.
Elle aime cra­pahuter, explor­er, ren­con­tr­er des gens. Partager ces moments avec elle, la voir s’épanouir et grandir au fil des voy­age, est à la fois un luxe et un plaisir. C’est un luxe, parce que j’ai du temps pour ma fille, du temps rien qu’avec elle.

J’essaie de cul­tiv­er son ouver­ture sur le monde, d’attiser sa curiosité. Le monde qui l’entoure la pas­sionne. Selon les semaines, elle veut être her­pé­to­logue, explo­ratrice, astro­naute, sauver la planète ou pro­téger les singes, les baleines ou les éléphants. Je ne sais pas si je fais bien mon job de maman, mais je suis sure d’une chose, mes plus beaux sou­venirs de voy­age sont avec elles. Ceux qui met­tent une boule de joie dans la gorge rien qu’en y repen­sant.

Slovénie

Slovénie

Mada­gas­car

sigiriya

Sri Lan­ka

Suma­tra, Indonésie

Le monde du voyage a changé

Je ne veux pas devenir cette vieille aigrie qui racon­te avoir con­nu les belles années. La Thaï­lande dans les années 70, c’était la belle époque. Non, c’était pas mieux avant, ça a changé, c’est tout.

L’arrivée des smartphones

Certes, je trou­ve triste ces gens col­lés sur leurs smart­phones alors qu’ils sont à l’autre bout du monde. Mais après tout, s’ils préfèrent regarder leurs écrans, tant pis pour eux. Le smart­phone a révo­lu­tion­né la façon de voy­ager de mil­lion de gens, et c’est tant mieux.
Lorsque j’ai com­mencé à voy­ager, j’envoyais un tex­to par semaine, au mieux, pour ras­sur­er ma mère, et le télé­phone restait éteint le reste du temps, pour être sûre d’éviter tout dépasse­ment de for­fait. C’était une décon­nex­ion com­plète, bien avant de par­ler de détox numérique. Aujourd’hui, couper son portable est presque un acte mil­i­tant. Mais, si je m’efforce de ne pas touch­er à mon smart­phone dans la journée, je suis toute­fois heureuse d’accéder à inter­net partout.

Réserver un hôtel

Je me sou­viens d’un soir dans le sud du Laos. Je venais d’arriver à Pak­sé, ville où se croisent ceux qui arrivent du nord, ceux qui repar­tent vers la Thaï­lande, ceux qui descen­dent vers les 4000 îles. Ce n’était pas une très belle ville. J’avais mon guide du routard à la main. Ou peut-être était-ce un Lone­ly. Je suis allée à la pre­mière adresse con­seil­lée : com­plète. La deux­ième : com­plète égale­ment.
J’ai rangé le guide. Tant pis pour l’adresse de charme, il me faudrait écumer les guest-hous­es de la ville. Nous étions plusieurs à arpen­ter les rues ain­si. C’est com­plet là ? Ah mince. Et dans cette rue, là ? Tous des jeunes dans la ving­taine, sac au dos, pan­talon baba­cool et T-shirt à la pro­preté dou­teuse. Nous venions d’Australie, d’Allemagne ou des Etats-Unis, mais nous nous ressem­blions tous, dans le fond.
À 22h, il a fal­lu se ren­dre à l’évidence. Il restait un dor­toir à partager, une cham­bre sans fenêtre avec un mate­las par terre et un hôtel de luxe. Enfin, d’un luxe relatif, mais dont la cham­bre était pro­pre et la cli­ma­ti­sa­tion fonc­tion­nelle, pour un tarif bien supérieur aux autres hôtels. J’ai choisi cette option-là, tant pis.

Aujourd’hui, ce genre de prob­lé­ma­tique ne se pose plus : avec un smart­phone et une con­nex­ion inter­net, on réserve son hôtel la vieille ou le jour même, en quelques min­utes. On con­naît le prix mais aus­si les presta­tions. C’est le règne des Book­ing, Ago­da, et autre Tri­pad­vi­sor. C’est un gain de temps et un con­fort extra­or­di­naire.
Lors de mon voy­age d’un mois au Sri Lan­ka avec ma fille, je con­sacrais un peu de temps à rechercher les bons héberge­ments. J’essayais de tri­er pour trou­ver les per­les rares, d’aller out­re des com­men­taires négat­ifs, de ne pas pren­dre sim­ple­ment le moins ou le mieux noté. Et je n’ai pas été déçue.

Ne plus jamais se perdre

Enfin ne presque plus jamais se per­dre, parce qu’heureusement, il reste encore quelques sen­tiers incon­nus de GoogleMaps. Mais aujourd’hui, on trou­ve directe­ment son hôtel sans tourn­er en rond en essayant de com­pren­dre le plan du Routard. Et si on promène au hasard, on sait tou­jours com­ment ren­tr­er. Aucun tuk-tuk ne peut plus gon­fler les prix en dis­ant que c’est very far, le smart­phone indique les durées et dis­tances avant même le début de la négo­ci­a­tion.

Est-ce une bonne chose, de ne jamais se per­dre ?
C’est con­fort­able d’aller directe­ment au bon endroit, de ne pas louper l’arrêt du bus, de trou­ver la gare du pre­mier coup. Mais se per­dre fait, selon moi, par­tie inté­grante du charme du voy­age. Parce que quand on est per­du, tout peut arriv­er. L’imprévu prend le pas sur la liste des choses à voir, et les décou­vertes n’en sont que plus agréables. Quand on ne sait pas où on va, on ne peut être que sur­pris.

Moto en Inde

Pho­to prise en Inde par mon amie Marine, spé­cial­iste des pho­tos où j’ai une sale tête.

Je me sou­viens de ce jour où nous nous sommes per­dus à Pushkar.

Je pas­sais quelques semaines en Inde avec des amis. Nous vis­i­tions le Rajasthan. Pushkar était, à l’époque, un petit vil­lage plein de charme. Nous avions envie d’aller voir quelques tem­ples, dans les envi­rons. Le Guide du Routard expli­quait vague­ment com­ment y aller. Pren­dre telle sor­tie, suiv­re telle route, tourn­er à tel endroit. Sim­ple.

On est par­tis de bon matin. Et on n’a jamais trou­vé les tem­ples. Mais on a passé l’une des meilleures journées de tout le voy­age. Même si on était per­dus. Même si on roulait sur des sen­tiers faits de boue et de sable, totale­ment imprat­i­ca­bles. Même si on n’avait pas de carte pré­cise, et encore moins de GPS ou de smart­phone pour retrou­ver notre chemin.

Le hasard nous a mené à une petite colline où les habi­tants des envi­rons venaient pour pique-niquer, jouer au crick­et, ou s’amuser. Un espace amé­nagé per­me­t­tait de se baign­er dans la riv­ière. Il n’y avait rien de touris­tique, ici. Seule­ment des indi­ens qui prof­i­taient d’un jour de repos. Alors très vite, quelques uns sont venus autour de nous, pour échang­er quelques mots. Nous n’en avions plus rien à faire des tem­ples. Cet endroit était bien plus vivant !

Impos­si­ble à plan­i­fi­er. Nous ne seri­ons jamais venus là de nous-mêmes. Nous n’aurions prob­a­ble­ment jamais eu l’idée de chercher un tel endroit. Alors je voudrais aller à l’endroit où les indi­ens vont quand ils veu­lent pique-niquer en famille. Non, ça ne marche pas comme ça.

Pushkar, Inde, 2010.

Pushkar, Inde, 2010.

Pushkar, Inde, 2010.

Si ces instants ne s’organisent pas, ils peu­vent se faciliter. C’est ce qu’on apprend au fil du temps, en voy­ageant : provo­quer l’imprévu. Chercher le chemin de tra­verse, accepter de se per­dre. Peut-être qu’il n’y aura rien au bout du chemin. Mais peut-être qu’il y aura une belle ren­con­tre.
Saisir les oppor­tu­nités. Si on vous invite à boire le thé, allez-y. Si on veut vous mon­tr­er un beau paysage, un peu plus loin, suiv­ez. Si on s’intéresse à vous, intéressez-vous à votre inter­locu­teur. Le sel du voy­age se situe là, dans ces moments.

Appeler la famille

Aujourd’hui, ça parait nor­mal de faire un appel vidéo sur what­sapp pour racon­ter à sa mère com­ment s’est passé la journée. Ce qui vaut à ma mère de mourir d’inquiétude si jamais, ô grand mal­heur, je ne le fais pas.
Il y a 10 ans, j’envoyais un tex­to de temps en temps, au mieux, et ça coû­tait une for­tune. (Non, je ne suis pas assez vieille pour avoir con­nu l’époque Poste Restante). Pou­voir tenir tout le monde infor­més est une petite révo­lu­tion. Ça empêche sans doute, par­fois, de lâch­er totale­ment prise, mais c’est si agréable ne garder le con­tact...

L’arrivée des réseaux sociaux

De tous temps, les voyageurs ont cher­ché les beaux paysages, et pris des auto­por­traits. Ce qui a changé, c’est le moment du partage, et le type de pho­tos qu’on partage. On n’attend plus le retour pour pro­jeter 50 dia­pos, ou mon­tr­er un album pho­tos. On poste en direct des pho­tos instan­ta­né­ment likées par des amis ou de vagues con­nais­sances. On ne cherche plus la ren­con­tre, l’inattendu, on enchaîne les spots insta­gram­ma­bles dans lesquels on se met en scène.

Je plaide coupable. Je le fais aus­si. Enfin, pas le self­ie. Je me con­tente de m’utiliser moi-même comme petite sil­hou­ette, quand je veux de l’humain dans la pho­to. Pire, j’organise des voy­ages pho­to, dont le but est juste­ment de men­er les gens dans les plus beaux lieux d’un pays ou d’une région.

J’en suis actrice, mais cette sit­u­a­tion m’attriste. Je ne peux m’empêcher de trou­ver étrange cette atti­tude qui con­siste à ne s’intéresser qu’à ce qui fera du like sur insta­gram, sans par­ler de se besoin d’être sur toutes ses pho­tos. Ain­si, les bal­ançoires ont fleuri sur toutes les plages d’Asie. Au couch­er du soleil, les mil­lenials fer­ont la queue pour leur pho­to sou­venir, légendée avec des emo­jis pour exprimer com­bi­en c’est vrai­ment trop un truc de malade.

Je ne veux pas de ce monde uni­forme. Car c’est bien là le dan­ger de cette tyranie du like. Sois insta­gram­able or die. Il faut attir­er des clients. Les clients veu­lent des endroits où se pren­dre en pho­to. Mais seules les pho­tos répon­dant aux critères dic­tés par insta­gram seront sus­cep­ti­bles d’être likées. Alors il faut ren­dre les lieux insta­gram­ables.

La fin d’un chapitre

J’écris cet arti­cle avec une cer­taine nos­tal­gie, mais aucun regret. J’ai aimé ma vie des 10 dernières années. J’ai aimé voir le monde, et je con­tin­ue d’avoir envie de le décou­vrir. Pour­tant, je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression, qu’une page de ma vie est en train de se tourn­er. Ces dernières années, j’ai réduit con­sid­érable­ment mes voy­ages et je n’aspire plus à une vie faite d’avions à répéti­tion.
Aujourd’hui, j’ai envie de voy­ages lents, longs. Des voy­ages où on prend le temps. Des voy­ages où on va à la ren­con­tre de l’Autre.

Je ne veux plus binge voy­ager.

Avec ma fille, en Cor­rèze

10 Commentaires

  1. C’est un très beau réc­it et tu en as vécu des aven­tures ! L’anecdote en Roumanie avec les chiens qui te cour­raient après m’a fait froid dans le dos ! Tu as rai­son, les smart­phones ont con­sid­érable­ment changé notre façon de voy­ager. Je me rap­pelle encore quand j’étais à l’étranger et j’essayais de regarder dis­crète­ment le petit plan du lone­ly plan­et parce que je ne voulais pas qu’on remar­que que j’étais une touriste per­due ! Main­tenant, j’utilise Google Maps ou Maps.me partout. Mais ça ne m’empêche pas de réus­sir à me per­dre encore par­fois 😛 Comme toi, je suis triste de voir com­ment Insta­gram a changé la façon de voy­ager des gens. On voit claire­ment que beau­coup de per­son­nes se ren­dent sur un lieu sim­ple­ment pour faire leur pho­to et la pub­li­er. Ils ne pren­nent même pas le temps d’observer ce qu’il se passe autour d’eux, trop occupés à faire la course aux likes. On sur­con­somme le voy­age pour les mau­vais­es raisons. C’est désolant 🙁

  2. Très chou­ette arti­cle Aurélie ! J’ai pris peur en lisant ton pas­sage avec les chiens en Roumanie ahah. Je me suis retrou­vée dans tes his­toires russ­es avec la douane effrayante (j’en ai aus­si des his­toires sur ce sujet tiens). Je me retrou­ve beau­coup dans ton pas­sage sur le besoin d’être sur ces pho­tos sur Ins­ta, je trou­ve ça dom­mage aus­si. Bref, 10 belles années 😀

    A bien­tôt !

  3. Très beau retour sur 10 ans de voy­ages et de décou­vertes ! Voy­age plus lente­ment, c’est aus­si ce à quoi j’aspire par­fois, j’alterne en général, mais ces moments ressour­cent, font ter­ri­ble­ment du bien !
    Pour les chiens, j’ai eu la même chose en Crète mais avec la voiture ce qui per­met au moins de ne pas se faire mor­dre, mais je ne pou­vais plus trop avancer, ils aboy­aient après les pneus avant et avaient la tête à 2 cm de la roue ...

  4. Très bel arti­cle, et beau regard en arrière.
    Les débuts don­nent envie, et il ne faut pas être trop dur avec la fin : comme dit : ça n’était pas mieux avant, ça a juste changé 😉

  5. Serait-ce le bilan du renou­velle­ment du passe­port (j’ai aus­si un bilan de 10 ans de voy­age sur mon blog, mais je suis plus vieille que toi donc, il date un peu) ?
    Si j’ai finale­ment décidé d’avoir un smart­phone l’automne dernier, pour le moment je résiste tou­jours à l’utilisation inten­sive de google maps et du con­tact per­ma­nent avec la famille.
    Je me perds, tout le temps, je n’ai qua­si­ment pas de sens de l’orientation. Par con­tre je lis très bien les cartes papiers. Du coup je con­tin­ue ain­si pour mon plus grand plaisir.
    Et je sais que pour prof­iter d’un lieu, j’ai besoin de ne pas avoir mon esprit acca­paré par les proches. On me le reproche, mais pas ma famille. Ain­si quand je voy­age avec cer­taines copines elle me demande com­ment va mon amoureux. En général je n’en ai aucune idée et ça nous va très bien à tous les deux.
    Le monde change, à nous de choisir ce que l’on veut faire avec pour en tir­er le meilleur.

  6. Je vous suis depuis vos débuts dis­crète­ment et j ai aus­si vu votre évo­lu­tion autant dans votre car­rière que dans vos choix de voy­age. J ai tou­jours eu beau­coup de plaisir à vous lire et admir­er vos pho­tos tout ça pour vous dire que cette évo­lu­tion n est pas monot­o­ne même j ai adoré ces voy­ages plus lent grace à votre petite oreille .
    Pour moi qui ne voy­age pas, c est 10 ans avec vous m ont fait m évad­er. Un petit détail je vous con­naît depuis vos 12 ans au bord de la sèvre nior­taise
    Con­tin­uez à nous faire rêver . Ami­cale­ment

  7. Pour moi qui est eu l’occasion de voy­ager sans télé­phone (parce que je l’avais per­du héhé), je le recom­mande. Se décon­necter pour se recon­necter avec les autres, avec soi. Il y a déjà 11 ans, j’étais en Aus­tralie et il fal­lait aller au Mac Do pour capter un peu de Wifi, on s’envoyait encore de longs mails pour se don­ner des nou­velles. L’instantané ne m’intéresse plus.

  8. Superbe réc­it ! Je partage entière­ment le con­stat alar­mant sur l’égocentrisme ambiant dans nos sociétés. Beau­coup de Nar­cisse en devenir...

  9. D’accord avec toi, les voy­ages sont sou­vent nos plus beaux sou­venirs. J’aime bien tes anec­dotes ! En pas­sant, j’ai moi aus­si dormis dans un hôtel pour­ri de New-York, j’aurais été curieux de voir une pho­to de ta cham­bre dans cet hôtel. En effet, rien de mieux que de voir le monde au tra­vers de ces yeux au lieu d’au tra­vers un smart­phone.

  10. J’ai quand même réus­si à me per­dre dans la Méd­i­na de Mar­rakech 😉 !
    Voilà donc presque 10 ans que je suis tes aven­tures. Et c’est vrai, ce qu’on retient de nos voy­ages, ce sont les gens qu’on a ren­con­trés, avant tout.

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