La semaine passée, j’ai retrouvé ma collègue blogueuse Adeline dans un petit bar du 20ème. Nous avions toutes les deux rendez-vous avec une femme intrigante. Imaginez-vous, en 1993, elle part, seule, bourlinguer en Afrique et se retrouve à passer de longs mois accueillie parmi les Himbas. Elle n’a que 18ans, ne parle pas un mot de cette langue étrange, et ne se doute pas qu’elle s’apprête alors à vouer une partie de se vie à cette deuxième famille. Vingt plus tard, Solenn Bardet est devenue la référence en matière de himbas, accompagnant les tournages (notamment un fameux Rencontre en Terre Inconnue), après avoir écrit un livre racontant son aventure et maintenant, réalisé un film : « Les himbas font leur cinéma ».
Dans la fascination de Solenn pour l’Afrique, nourrie d’images, de livres et de films, je me reconnais beaucoup. Et je dois avouer qu’en marchant vers chez moi, deux heures plus tard, j’avais vraiment envie de boucler mon sac et d’explorer enfin ce continent fascinant dont je ne connais pas grand chose. Sa passion, ses mots, sont contagieux.
La voici donc, à 18ans, par le hasard des rencontres, qui plante sa tente à une distance respectable d’un village himba. La rencontre se fait peu à peu, en liant des contacts avec des enfants, puis des jeunes de son age.
J’étais persuadée qu’elle avait finalement appris rapidement à parler himba, gardant le souvenir d’étudiants mexicains qui débarquaient dans mon lycée et parlaient français en deux mois. Il s’avère que la grammaire himba est particulièrement complexe et que, pendant plusieurs années, Solenn et se famille adoptive n’ont échangé que par gestes : figurez-vous qu’il y a 16 genres dans la langue himba (au lieu de nos masculin/féminin) et que tout se décline...
Solenn et Muhapikwa
(Crédit photo : Vincent Fooy/Gédéon Programmes)
Des Himbas, je ne savais pratiquement rien avant de regarder son film « les himbas font leur cinéma ». J’avais bien sûr vu quelques photos d’amis partis voyager en Namibie, et je visualisais un peu leur apparence : femmes couvertes d’ocre, bijoux et habits traditionnels. Mais sans vraiment connaître leur mode de vie.
Le film de Solenn me plaisait déjà sur le papier, avec un concept très intéressant : un film co-écrit avec des himbas. Solenn prête ses moyens techniques, donne de la cohésion à l’ensemble, mais ce sont eux qui décident de ce qu’il veulent dire et montrer. Un film fait main dans la main, en somme, où ils deviennent plus que de simples sujets muets.
L’idée vient d’un constat simple : ils sont régulièrement filmés mais on ne leur laisse jamais la parole. A chacun de ses voyages, Solenn ramenait les reportages qui avaient été tournés, et organisait des projections dans les villages. Dans un premier temps, ils ont adoré, se voyant pour la première fois. Puis, au fil des années, ils ont commencé à devenir critiques, remarquant qu’on disant beaucoup de bêtises et qu’une voix off couvrait souvent leur propre voix. Le déclic, ce fut quand Solenn ne reconnut pas sa famille adoptive, tant l’image qu’ils renvoyaient ne leur ressemblait pas. « Et si on faisait notre film ? ».

Crédit photo : Vincent Fooy/Gédéon Programmes
Je me posais beaucoup de questions sur toute l’organisation du tournage : Comment on écrit le scénario ? Comment on tourne avec des gens qui ont une culture de l’image assez réduite ? Nous sommes gavés d’images dès notre plus jeune âge, nous savons décoder un montage alambiqué avec des flash-backs, par exemple. Mais quelqu’un qui ne regarde jamais la télé ni ne va au cinéma ?
Solenn revient donc quelques mois plus tard avec un ingénieur du son et un chef opérateur. C’est eux qui sont garants de la qualité technique du film, le but n’étant pas de faire faire le film par les himbas mais de les associer uniquement sur le contenu, le fond. Elle recrute 21 comédiens, issus de différents villages (qui décident d’eux-mêmes de s’auto-rémunérer sur un mode égalitaire : le petit figurant touche autant que le grand rôle : classe !), et ils discutent ensemble de ce qu’ils veulent montrer, des scènes qu’ils veulent voir dans le film.

Crédit photo : Vincent Fooy/Gédéon Programmes
Solenn s’occupe, depuis plusieurs années, d’une compagnie de théâtre un peu particulière : des « acteurs » arrivent avec des bagages un peu lourds, des vies difficiles (certains sortent de prison, d’autres viennent d’arriver en France, etc.), et racontent leurs expériences. Autour de cela, ils mettent en scène une pièce.
Si les himbas ne sont pas dans des situations délicates, l’exercice reste similaire, et Solenn est rodée ! Elle rassemble les pièces du puzzle pour former un film cohérent et diffusable en France.
Je me demandais quelle approche ils avaient eu de la fiction, eux qui n’avaient vu que des documentaires (et encore, des documentaires parlant des himbas !). Solenn leur a en fait montré « Les dieux sont tombés sur la tête », un film drôle qu’ils ont adoré. Et, finalement, leur apprentissage du langage audiovisuel a été assez rapide. Ainsi, en voyant une pub Samsonite tournée en pays himba, ils se sont dit qu’eux aussi voulaient faire des pubs. En visionnant un western avec des gens qui se tirent dessus et en comprenant que tout cela est faux, l’une des actrices revient avec l’idée de se mettre de l’eau sur le visage, pour simuler les pleurs...

Crédit photo : Vincent Fooy/Gédéon Programmes
Et au final, ça donne quoi ?
Hé bien ça donne un film sur une nana qui fait un film avec les himbas... Puisqu’on est constamment entre les scènes de fiction et leur « making of ». Et c’est à la fois intelligent et drôle ! On découvre leur façon de vivre, leurs coutumes, leur regard sur le monde moderne (les portables c’est génial, surtout pour un peuple semi-nomade, mais l’habit et l’ocre font partie de leur identité, par exemple). Je ne vais rien vous spoiler tout le contenu mais il y a vraiment des scènes très amusantes et on ne s’ennuie pas une seconde. On sent que tout le monde a pris plaisir à faire le film, que les acteurs s’éclatent !
Plus d’info sur les himbas :
Solenn a fondé avec plusieurs himbas une association, visant à promouvoir leur culture : www.association-kovahimba.net (site qui est piraté à l’heure actuelle mais reviendra bientôt !)
Cette même association organise, cet été, un voyage en Namibie. Il reste d’ailleurs quelques places, pour ceux que ça intéresse et qui voudraient s’immerger un petit peu dans la vie des himbas.
Où voir le film ?
Vous pouvez acheter le film dans un magasin traditionnel (édité par Gédéon). Mais c’est mieux de le commander sur le site (les bénéfices sont intégralement reversés à l’association).
Sinon, vous pouvez aussi venir au premier festival du film d’Aventure, où il sera projeté à 14h45 le dimanche.
Le Festival Objectif Aventure
« Les Himbas font leur cinéma » sera projeté pendant le festival, avec tout plein d’autres films. C’est du 19 au 21 Avril, au 104, à Paris. C’est la première édition du festival, parrainée par Nicolas Vannier en personne.
Le programme est très hétéroclite : films, conférences et même contes. De Nanouk l’Esquimau (un classique !) en ciné-concert aux Contes Inuits de Céline Espardellier en passant par le Cochon de Gaza (que je vous recommande chaudement), les prisonniers de l’Himalaya, ou même Makay, le récit d’une expédition scientifique à Madagascar.
Le 104 se trouve au 5 rue Curial dans le 19ème.
Vous pouvez réserver vos places en ligne dès maintenant.
Tarif journée : 10 euros
Pass 3 jours : 20 euros
Gratuit pour les moins de 6 ans

15 commentaires
Un grand merci pour ce partage, cette superbe présentation qui donne envie ! Si je peux j’irai à la projection, ça m’a mis l’eau à la bouche et je trouve cette démarche profondément intéressante.
Hé bien j’espère que tu pourras aller à la projection, alors. Il y aura plein d’autres films chouettes à voir, au passage (des films qu’on ne voit pas facilement, en dehors des festivals...)
Attachants himbas (délicieux souvenir d » une rencontre) ... Ce sympathique petit film change un peu des classiques docus ethnographiques se voulant souvent très intellos ... Il est traité avec humour, et est vraiment sympa à découvrir !
Je me souviens de ton récit, oui 🙂
C’est le gros point fort du film, l’humour, je trouve. On sent la bonne humeur, l’envie des himbas de montrer leurs traditions.
Solenn est vraiment géniale. Je l’ai rencontré au festival ABM de Nantes le WE dernier et j’ai particulièrement aimé sa franchise et son état d’esprit. Le film est excellent à mon gout et atteint parfaitement son objectif de nous rappeler que bien que vivant très différemment de nos standards, les Himbas (et par extension tous les groupes humains) sont des gens comme nous avec un style de vie et des traditions différentes. Une belle bouffée d’oxygène et de rire !
J’avais vu le « Rendez-vous en terre inconnue » sur les Himbas et je me rappel d’avantage de Solenn que je l’invité. Le calme et le très grand respect avec lequel elle expliquait cette culture m’avait touché. Il me reste plus donc qu’a aller voir ce film.
[...] Tweet TweetLa semaine passée, j’ai retrouvé ma collègue blogueuse Adeline dans un petit bar du 20ème. Nous avions toutes les deux rendez-vous avec une femme intrigante. [...]
Je me souviens que lors de la diffusion de « Rendez-vous... », on parlait presqu’autant de la vedette en goguette que de Solenn ! Fascinant, en tout cas... et quel caractère ! ;DEst-ce que le film sera montré à Bruxelles ? L’AfrikaFilmFestival serait idéal pour çà...
Oh super ça.
Bon moi je les ais vues pour la première fois dans rendez vous en terre inconnue^^
il a l’air chouette ce film.
Bravo aux himbaset a Solenn pour cette idée.
Belle initiative de tourner un film pour nous faire découvrir une tribu, un peuple, une culture, un style de vie différent qui offre une expérience enrichissante.
Je regarde les épisodes de terre inconnu et j’avais eu l’occasion de découvrir leur histoire, touchant.
UNE SUPER FEMME !
Pour quant la diffusion a Bruxelles ?
Génial d’avoir pu rencontrer cette femme ! Cela donne très envie de voir le film...Plus qu’à attendre que le site web ne soit plus piraté ! 😉
J’avais découvert Solenn lors du visionnage de l’émission RDV en Terre Inconnue et j’avais bien accroché.
Je ne savais pas qu’elle avait tourné un film mais je crois qu’il va figurer en tête de liste de mes futurs achats 😉
Quel article passionnant !
Tu nous expliques avec tant de clarté les enjeux du film de Solenn, merci !
Super passionnant comme article !
J’avais déjà eu l’occasion de voir l’émission Rencontre en Terre Inconnue et par la même occasion d’entendre parler de l’aventure de Solenn Bardet !
Merci pour cet article, je vais continuer mon exploration de votre blog sans perdre de temps !