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Voyage en cargo : la vie à bord du Marco-Polo

Du 16 au 19 Décem­bre 2012, mon Belge et moi-même étions à bord du plus grand porte-con­teneurs au monde (et plus grand navire, tout type con­fon­du, par là même), le Mar­co Polo (de la com­pag­nie CMA CGM). Nous avons embar­qué à Rot­ter­dam pour descen­dre au Havre, un tra­jet court et pas vrai­ment exo­tique, mais par­fait pour s’initier à l’univers des voy­ages en car­go. Nous avons appris l’origine de l’expression célèbre du cap­i­taine Had­dock « mille mil­liards de mille sabor­ds », et quelques ren­con­tres nous ont fait rajouter les Philip­pines sur la longue liste des pays que nous voulons voir.

Extrait de mon car­net de bord.

J’écris ces quelques lignes depuis Zee­brugge. Il n’est pas loin de minu­it. Marc dort, à côté de moi. Nous avons lais­sé un rideau ouvert et les lumières du bateau pro­jet­tent sur le mur des ombres chi­nois­es étranges. Des mon­stres d’acier s’affairent, passent et repassent à quelques mètres de nous. Ils ont des airs d’insectes géants.

Bercée par les cli­quetis métalliques, j’en oublierais presque où je me trou­ve. En chiffres con­crets, 25 rangées de con­teneurs dans le sens de la longueur, 20 dans le sens de la largeur, 8 sur la hau­teur (sans compter ceux présents dans la cale), le tout en par­tance pour la Chine grâce à un moteur de 110 000 chevaux (égale­ment le plus grand du monde).
C’est notre deux­ième nuit à bord, nous la pas­sons à quai. Nous avons quit­té Rot­ter­dam la nuit dernière, pour arriv­er à Zee­brugge avant le lever du jour. Je me suis réveil­lée plusieurs fois, juste pour voir le bateau en mer, mais en pleine nuit, on ne voit pas grand chose. Allongée, j’essayais ensuite de me con­cen­tr­er pour sen­tir le mou­ve­ment, très peu per­cep­ti­ble, du plus grand navire du monde. Rien à faire, même pas un mini berce­ment, inutile d’envisager le moin­dre mal de mer !

Au matin, les grues étaient déjà à l’œuvre. Des mil­liers de con­teneurs à pren­dre ou à dépos­er, et elles n’ont cessé depuis, leur manège. De grandes mar­i­on­nettes de métal, avec ces longs câbles pour soulever les boîtes de métal.

Nous avons fait la con­nais­sance des marins qui passeront, en tout, 9 mois sur le Mar­co-Polo. Trois nation­al­ités : deux ingénieurs chi­nois, des officiers croates, et beau­coup de philip­pins.


Dante est inten­dant, et assiste Mon­sieur Navar­ro à la cui­sine. Il a une chance, par rap­port à Richard : c’est qu’il reste à l’intérieur (les journées dehors, dans la pluie et le froid, doivent être bien fati­gantes). Il a un fils, qui n’a que sept mois, et ne voit sa femme que deux mois par an, entre deux « mis­sions » sur les car­go. Tout comme Richard, sa famille lui manque, mais il ne se plaint pas : il gagne beau­coup plus d’argent ain­si, puis il y a tou­jours les mails et le télé­phone.


Les journées de tra­vail sont longues mais ils sont bien lotis, sur le Mar­co-Polo : cha­cun a sa cab­ine, et ils ont une salle com­mune pour regarder la télé, fumer, dis­cuter, se déten­dre.
Richard m’a con­fié être un peu frus­tré de ne jamais avoir le temps de descen­dre du car­go pour aller plus loin que les « clubs de marin ». Il aimerait voir Paris, mais a cal­culé que l’escale au Havre était trop courte pour faire l’aller-retour dans la journée.

Nous ne sommes pas les seuls pas­sagers à bord. Une pein­tre est mon­tée dix jours plus tôt. Vivi Navar­ro est spé­cial­isée dans le monde de la mer, et elle partage avec nous son expéri­ence. Elle nous apprend le mot « sabord » au lieu de « fenêtre », elle nous par­le des pilotines, du port de Ham­bourg sous la neige, de la vie à bord des dif­férents bateaux sur lesquels elle a embar­qué. Elle pré­pare ici son prochain livre, pour lequel elle revien­dra, bien­tôt, à bord du Mar­co-Polo.

Ce n’est pas une sur­prise, mais l’ambiance sur le bateau est loin de « La Croisière s’amuse ». Aucune activ­ité, pas de karaoké ni de magi­cien, pas de soirées dansantes, pas de menus com­pliqués, et pas d’alcool, d’ailleurs. Voy­ager sur un car­go, c’est fait pour les gens calmes et soli­taires qui réus­sis­sent à s’occuper sans qu’on leur pro­pose quoi que ce soit. On va observ­er la vie autour de soi, regarder les grues et les paysages, appréci­er le repos, trou­ver une passerelle où s’installer pour lire, écrire ou dessin­er. On dis­cutera avec l’équipage et, éventuelle­ment, on prof­it­era un peu de la salle télé. C’est un rythme qui nous con­vient bien avec le Belge, à l’image de nos longs voy­ages en train à tra­vers la Russie ou les États-Unis, on réap­prend à aimer la lenteur.

32 Commentaires

  1. Encore de chou­ettes pho­tos notam­ment celle avec les éoli­ennes en fond.

    J’ai l’impression que le voy­age per­met plus de prox­im­ité avec les pro­fes­sion­nels du bateau que l’on ne ren­con­tre pas sur une croisière « tra­di­tion­nelle » sauf pour les pho­tos des touristes

  2. Super ton reportage.Faisant par­ti de la Marine je con­nais bien ces mon­stres d’acier mais pas de l’intérieur.Une façon orig­i­nale de voy­ager aus­si qui fait décou­vrir un monde que les gens con­nais­sent peu.Bonne année 2013 et au plaisir de te lire 🙂

  3. Gas­pard : je crois que c’est par­ti­c­ulière­ment adap­té pour les voy­ages au long cours : lorsqu’on ren­tre d’un tour du monde (comme Sarah, d’ailleurs), ou quand on est en plein dedans et qu’on va d’un con­ti­nent à l’autre. C’est peut-être moins apaisant lorsqu’on tra­verse l’atlantique un jour de tem­pête, mais je crois que ça nous fascin­era tou­jours !

    Pyrros : Il n’y a qu’une trentaine d’hommes à bord, et on mange dans la même pièce que les officiers. Donc ouais, l’ambiance est très dif­férence !

    Cyrille : bonne année à toi égale­ment ! Tu pass­es ta vie sur quel genre de bateau, du coup ?

  4. sur une fré­gate de la Marine.Je ren­tre de mis­sion en océan indi­en et c’était le top.D’ailleurs encore mer­ci pour tes con­seils photos,ils m’ont été très utiles!Tu peux voir les résul­tats sur ma page fb si tu veux.

  5. Je note que tu as immé­di­ate­ment vu ce qu’était un équipage de phillip­ins.
    Ce sont de grand marins bien for­més .
    Sou­venez vous de leur atti­tude lors de l’affaire lam­en­ta­ble et trag­ique du naufrage du Cos­ta Con­cor­dia .
    tous les pas­sagers rescapés ne taris­sent plus d’éloges sur leur pro­fes­sion­nal­isme qui le a amèné à ris­quer leur pro­pre vie pour accom­plir ce qui est le rôle de tout marin de navire à pas­sager.

    Mag­nifique papi­er et mer­ci pour les dessins et les esquiss­es .Madame Oreille devient un vrai ren­dez vous

  6. Bel arti­cle ! Un univers bien par­ti­c­uli­er s’échappe de tes pho­tos et de tes écrits. Je décou­vre ton blog aujourd’hui, j’aime beau­coup 🙂

  7. Bonne année Oreille et tous mes voeux à tous les deux !

    Mais il est tout neuf en plus, le Mar­co Polo. Là, je con­fesse, je suis jalousie. ;D Et com­ment fait-on pour réserv­er sa cab­ine sur ce mon­stre des mers ?
    Je suis chaude comme une bar­raque à frites pour me laiss­er porter à son bor­ds.

  8. Quelle expéri­ence atyp­ique. Elle me donne envie au niveau pho­tographique. Mais peut être pas l’idéal pour un voy­age famil­ial. Mais un ravisse­ment à lire et à regarder.

  9. Ça me ten­terait bien ce type de voy­age en car­go. La « Croisière s’amuse » ce n’est pas trop ma tasse de thé 😉

    J’aime beau­coup les pho­tos de con­teneurs et le traite­ment que tu as réal­isé. Le ciel menaçant vient ajouter un côté dra­ma­tique.

  10. Quelle spec­ta­cle, le réc­it et les visuels donne une image très présente de l’ambiance de ce bref voy­age mar­itime, en tout cas, la plume, le cray­on et la pho­to sont à l’honneur de bien belle façon, bra­vo…

  11. Ouhaou, superbes dessins...
    Le voy­age en car­go est un type de voy­age qui m’attire depuis très longtemps. En me ren­seignant, j’étais juste éton­née par le prix assez élevé.
    Com­ment as-tu organ­isé ce voy­age-ci ?

    Et bonne année voyageuse bien sûr !

  12. Ah j’en rêve d’un long voy­age en car­go. Les prix sont assez élevés c’est vrai, mais nour­ri et logé ce n’est pas si mal pour une telle expéri­ence je trou­ve.
    Du coup, vous avez envie d’embarquer pour plus longtemps ?

    1. Je pense qu’on pour­rait le refaire dans un cadre expa­tri­a­tion ou long voy­age. Toi, tu pour­ras le pren­dre pour ren­tr­er, entre Southamp­ton et Le Havre (il y a 10 jours : il passe par l’Allemagne entre les deux) ^^

  13. Excel­lent arti­cle, c’est bien écrit, le sujet est éton­nant, on a un con­texte, des per­son­nages et les pho­tos sont top ! Ca donne envie en tout cas de décou­vrir cet autre mode de voy­age !
    Au pas­sage, qu’est ce que c’est graphique un empile­ment de con­tain­ers !

    1. oui, très graphique ! Il faudrait pou­voir obtenir les autori­sa­tions pour se promen­er au milieu et faire des pho­tos « géométriques ». Les ports eux mêmes, avec les grues, le métal, sont très intéres­sants, et il est frus­trant de ne pas avoir le droit d’y marcher !

  14. Un très beau arti­cle et les pho­tos sont très belles aus­si ‚ça me donne envie d’aller faire un voy­age en car­go aux Caraïbes afin de prof­iter leur paysages sous marines extra­or­di­naires.

  15. J’adore cet arti­cle un peu intimiste, on sens une ambiance pais­i­ble à bord à tra­vers tes mots !
    Je rêve de faire un bout de chemin en car­go depuis que petite, j’ai vu Tintin (l’épisode où il ren­con­tre le cap­i­taine Had­dock), mais depuis, je suis mon­tée sur un bateau et je souf­fre hor­ri­ble­ment du mal de mer... Même à quai ! Donc j’ai un peu peur de me lancer pour plusieurs jours... Mais c’est vrai qu’un court tra­jet comme tu l’as fait doit per­me­t­tre de tester sans par­tir directe­ment pour un voy­age de plusieurs semaines !
    Mer­ci encore de cet arti­cle !

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